21 octobre 2017

Une tache de sang

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C’était quelques jours après Pâques et l’article était paru dans le Monde.

De revenir sur une fête où le repas a toute son importance. Un repas où la pièce maitresse est le gigot d’agneau accompagné de légumes nouveaux, carottes, navets, petits pois. Une fête toute de joie à l’occasion de laquelle on va tuer de nombreux agneaux, un animal symbole de la renaissance après l’hiver, et dont notre culture en a même fait une forme d’incarnation de l’innocence et de la douceur. Etrange d’associer la résurrection du Christ et l’abattage de milliers d’animaux.
Agneau de Dieu, le sacrifice du Christ mort sur la croix, explique cette association.

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À l’occasion de cette grande fête religieuse, mon père, boucher à Vierzon dans le centre de la France, préparait des dizaines de gigots pour célébrer le retour du printemps. C’était, pour le petit commerce alimentaire, le « gros coup de chaud » avec Noël, et son fois gras, ses galantines, son boudin blanc et ses chapons. Pâques, c’était des dizaines de gigots qui s’alignaient dans l’arrière boutique en attendant le dimanche matin, que les clients viennent les chercher après la messe. « Oui Madame, à four bien chaud, 35/40 minutes. Vous éteignez, et vous laissez reposer 5 minutes que le jus se diffuse dans la chaire. Il n’en sera que plus moelleux. »

« Tuer n’est pas une fête », l’article du Monde était illustré en pages intérieures d’une photo « choc ». Un bac à déchets de l’abattoir d’Alès. Une tête de bœuf dépecée, une corne sortant de la mâchoire… un bac couleur rouge sang. Le rouge, la chair animale, le sang.

Une image dérangeante, entre agressivité et dégoût. Qui provoque un malaise.
Mais plus que cette image, c’est de sentir la « cristallisation mémorielle » qui me met mal à l’aise.

Quelque chose flotte de mon enfance, ma petite enfance au milieu de tout cet univers sanguinolant. De l’abattoir municipal où mon père m’emmenait régulièrement très jeune (je n’avais pas plus de 5/6 ans) à la boucherie où les carcasses de bêtes étaient entreposées dans de grands frigos avant d’être détaillées en morceaux.

Récipients d’os, de gras… ce que l’on appelait les « déchets ». Ma « maison » ressemblait à cette photo, il y avait des bacs un peu partout. Flaques et tâches de sang sur le sol, sur le tissus.
Avant de faire des lessives pratiquement tous les jours, ma mère laissait tous les vêtements tachés, tremper de longues heures dans de grandes bassines d’eau froide pour que le sang diffuse et ne soit pas « cuit » au passage en machine à laver. Une eau rouge, stagnante.

Je me levais le matin, traversais un couloir sombre où séchaient des saucissons en évitant de les toucher. Quand les saucissons avaient finis de sécher, on plaçait les tabliers, les serviettes, les torchons lavés. Il y avait toujours quelque chose à faire sécher dans ce couloir.
Je rejoignais la cuisine familiale qui était la pièce principale, la pièce pivot de la maison. L’arrière boutique où tout le monde vivait.
Pendant que je me préparais un Banania, mon père mangeait une entrecôte ou une andouillette accompagnée de verres de vin. Il était levé depuis 6h et cela faisait une pause avant de recevoir les premiers clients en boutique, vers 7h30/8h. Moi, je me préparais pour partir à l’école.

En voyant cette photo aujourd’hui, je mesure le degré de banalisation de tout cet univers.
Mon environnement quotidien avait complètement évacué le fait qu’au départ il y avait des animaux vivants, que l’on emmenait à l’abattoir. Ou pour être plus précis, que j’emmenais. Car souvent, j’accompagnais mon père.

Le ramassage des animaux se faisait généralement le lundi matin. Je me levais tôt pour suivre mon père dans sa tournée des fermes. Et l’on montait dans une Estafette Renault tollée, vert kaki, qui sillonnait les petites routes de campagne. Le chien nous accompagnait, il était assis à mes pieds. L’hiver, on partait en pleine nuit pour être de retour dans le centre ville de Vierzon vers 8h15. Ainsi mon père me déposait à l’école.

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Mon père regagnait ensuite l’abattoir municipal pour décharger les animaux, un veau et généralement, une dizaine de moutons. L’Estafette ne pouvait pas contenir plus d’animaux. Nous n’allions pas chercher de bovins, trop lourds et trop dangereux dans un petit véhicule. C’était généralement les éleveurs qui les emmenaient, mon père passait juste pour choisir l’animal et négocier le prix.

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Pendant les vacances scolaires, je restais la matinée avec lui. À notre arrivée à l’abattoir, on déchargeait les animaux dans des enclos et il fallait les marquer à l’aide d’un gros marqueur rouge. Une sorte de pastel gras qui s’accrochait dans la laine des moutons. Je l’aidais à acheminer les animaux qui devaient être tués en début de matinée, jusqu’aux salles d’abattage. Dans les premières salles, des « tueurs » attrapaient les moutons et sans les étourdir, ils les plaquaient sur de grandes tables en inox concaves, tenaient fermement la tête de l’animal et d’un geste assuré, lui tranchaient la gorge.

L’animal se débattait quelques secondes. Le sang coulait au sol et imprégnait la laine du cou. On accrochait alors le mouton sur une grille pour de dépecer avant de le vider. Tout ça allait très vite. La carcasse restait pendu plusieurs heures, le temps que la chair refroidisse et qu’un vétérinaire vienne apposé un tampon bleu, indiquant que l’animal était propre à la consommation. Il vérifiait le foie, en entaillant une veine, voir s’il n’y avait pas de bactéries verdâtres. J’avais posé la question et l’on m’avait montré sur un foie malade. Les carcasses étaient ensuite regroupées par lot de propriétaires.

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Dans une salle attenante, c’était les veaux qui étaient abattus d’un coup de masse sur le front. Les moutons auraient du être tués de la même façon, mais le coup de masse explosait la boîte crânienne et la cervelle devenait invendable. Les veaux étaient accrochés à un treuil électrique, et pendus, le temps qu’ils se vident de leur sang.

L’espace principal était réservé à la salle d’abattage des bovins. C’était une salle assez sombre, bruyante. Les bœufs étaient tués à l’entrée, dans une petite salle très sombre, une sorte d’antichambre. Il y avait au sol un gros anneau métallique. On passait la corde dans la boucle et l’on tirait jusqu’à ce que l’animal soit obligé de se mette à genoux, la tête coincé près du sol. Même petit, cela m’arrivait souvent de tirer sur cette corde pour accompagner les deux ou trois adultes qui immobilisaient l’animal. Là, le tueur allait chercher le Matador, le pistolet d’abattage, il plaçait une capsule d’explosif, refermait et venait placer l’extrémité du pistolet sur le front de l’animal. Il tirait sur l’anneau à l’arrière de l’appareil. Une tige métallique défonçait la boîte crânienne et étourdissait l’animal.

Plutôt impressionnant, celui-ci s’effondrait au sol dans un bruit sourd. Le tueur arrivait avec un grand jonc qu’il introduisait dans l’orifice du crâne. J’ai souvenir que je ne comprenais pas bien où disparaissait le jonc car le tueur l’introduisait sur plus d’un mêtre de long… peut-être dans la colonne vertébrale ? On accrochait un câble à la patte arrière, et à l’aide d’un palan électrique, l’animal était élevé en l’air pour être acheminé dans la salle principale, sur le lieu de découpe.

Il y avait tout un système de rail et d’aiguillage au plafond de l’abattoir qui permettait de déplacer très facilement les animaux morts. Cela ressemblait à des voies ferrées aériennes. Un enfant arrivait à le faire et je le faisais avec application.

L’animal était dépecé, vidé, découpé en deux. Il était entreposé ensuite dans le fond de la salle, le temps que la chair se refroidisse. On faisait alors rentrer les carcasses dans de grands frigos où ils étaient entreposés deux ou trois jours.

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Le mercredi, on revenait pour acheminer les carcasses d’animaux jusqu’à la boucherie. Chaque animal avait une étiquette piquée dans la chair avec le nom du propriétaire. J’avais comme tache de m’occuper des agneaux, de les repérer, de les décrocher, m’assurant que mon nom, CHEVRET, figurait bien sur l’étiquette.

C’était le même rituel à chaques vacances.

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Juste à côté de l’abattoir, de l’autre côté de la rivière et du déversoir, il y avait la piscine municipale, piscine découverte, qui était, l’après midi, le rendez-vous de tous les enfants du quartier. Avec l’odeur de l’abattoir tout à côté.

Une odeur particulière, c’était l’odeur de l’étable, de la bouse et de la pisse. Et puis c’était l’odeur de la chair chaude, de la viande et des viscères. L’odeur des peaux qui étaient salées et conservées sur le côté, dans de petites maisons. Là où l’on entreposait tout les bidons recevant les os. Et bien sûr que tout ça s’élevait dans le vent et balayait régulièrement le bassin de 25 mètres de la piscine.
Au milieu de tous ces enfants, j’étais peut-être le seul  à avoir pénétré dans l’espace de l’abattoir, de l’autre côté de la passerelle.

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Il y a quelques mois, la une de Libération titrait sur le scandale des abattoirs, dénoncés par l’association de défense des animaux L214.
Une photo illustrait l’article en page intérieur.

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Un homme vue de dos, habillé d’une combinaison en plastique blanc maculée de sang.
Un tueur d’une autre époque que celle que j’ai connu enfant.
L’abattage était organisé dans un espace où tous les sens étaient exacerbés, le sang, les cris, l’odeur, la moiteur de l’air que l’on respirait, le sol glissant des fluides corporels, encore les cris des porcs à qui on installait une pince métallique sur l’oreille pour les électrocuter. Le sang qui giclait. Une tache de sang sur mon tee-shirt.

Mon quotidien ressemblait pourtant bien à cela.
La boucherie était au 7 bis, rue Maréchal Joffre et rue Gallerand à Vierzon. La présence du sang était omniprésente. De la chair animale. De la viande. La vie d’un enfant dans une boucherie.

Quelque chose de très banal en fin de compte. Le matin, le midi, le soir.

Des souvenirs et des expressions qui sonnent différement avec le temps.
« J’emmène François à l’abattoir. » C’était mon père qui prévenait ma mère que nous allions allez chercher les cinq agneaux dans les grands frigos de l’abattoir municipal. On emmenait mes copains au théâtre, au cinéma… moi, on m’emmenait à l’abattoir.
Pourtant certains trouvaient qu’il y avait quelque chose de dérangeant à emmener un enfant si jeune dans un lieu si particulier. Le directeur de l’abattoir, a plusieurs reprises en avait parlé à mon père. « Tu sais Lili, (il s’appelait Lilian), je crois que ce n’est pas la place d’un enfant d’être dans un lieu comme celle-ci ! » Mon père répondait toujours « J’en prends la responsabilité. »
Lui en prenait la responsabilité et moi, enfant, j’en prenais plein la gueule. Du matraquage de violence banalisée…

J’essayais de me protéger, de me mettre à distance tout en gardant les yeux grands ouverts. De ne plus être acteur de ces situations, mais spectateur. Car je n’avais pas le choix, je ne pouvais pas détourner la tête ou même demander à ne plus venir.

De mettre des filtres, des paroies de protection. De se convaincre de ne pas pleurer. « Si je ne pleure pas, c’est que je ne ressens rien ! » Et j’y arrivais plutôt bien. J’avais l’impression d’être insensible à tout ce chaos. J’étais même devenu comme les adultes que je croisais dans les salles d’abattage, distant, intouchable, imperméable. J’étais devenu grand.

« Protéger sa vie ou la vie, c’est empêcher la vie.
Plus on se préserve moins on vit. » (Borges)

Il a fallut du temps, des années pour que de telles images me fassent réagir. Elles ne me choquent pas pour ce qu’elles dénoncent (sans doute à juste titre) mais plutôt parce qu’elles m’ont rendu humain.
Je reste médusé, non pas d’avoir sous les yeux une image violente, mais médusé parce que je vois enfin, ce que je n’ai jamais perçu quand j’étais enfant.
De découvrir que j’ai retrouvé la vue, et l’émotion qui va avec.

Catégories: Divers, Photographies | 1 commentaire

Un commentaire

  1. Cher François
    Monter en chaire pour vilipender (ou savourer) les plaisirs de la chair.
    La chair est fraîche sans e.
    Amicalement

Répondre à Maréchaux Pascal Annuler la réponse.

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