09 mars 2017

Une rayure de 8,7 cm

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Comment illustrer la politique culturelle des candidats à l’élection présidentielle ?
En installant un homme en équilibre sur des colonnes tronquées rayées, un dessin de Stéphane Trapier. Et l’on reconnait immédiatement dans cet article du Monde, les colonnes de Buren du Palais Royal !

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Il y a deux semaines, Télérama avait aborder la même question en illustrant sa couverture d’un dessin de Pénélope Bagieu. Plus décoratif et moins évident.

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Retour sur ces rayures qui signent depuis plus de 50 ans le travail de Daniel Buren.
Tout ça commence par l’inspiration des toiles de store.

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Des bandes verticales alternées blanches et noires (ou colorées) de 8,7 cm de largeur. Que l’on répète à l’infini sur tous les supports.
Dés 1965, Daniel Buren, un des artistes français les plus connus internationalement, va mettre au point ce motif impersonnel qu’il va décliner toute sa vie.

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1966, c’est la création du groupe BMPT. Buren s’associe avec les peintres Olivier Mosset, Michel Parmentier et Niele Toroni, avec lesquels il organise des manifestations très controversées. Ce qui lie « BMPT »,  c’est la pratique commune de la répétition systématique d’un même motif, ainsi que la volonté de s’opposer radicalement à la scène artistique parisienne, très académique et dominée alors par l’École de Paris.

On répète mécaniquement. Répétition des bandes verticales pour Buren, d’un rond pour Mosset, de bandes horizontales pour Parmentier et de traces de pinceau n°50 (espacé de 30cm) pour Toroni. Tout ça répété de manière méthodique. Et l’on attend le « Degré zéro de la peinture ».

Ce travail de groupe est pour Buren l’occasion d’examiner non plus seulement les limites physiques de la peinture, mais également les frontières politiques et sociales du monde de l’art. Il décline une infinité de possibilités à partir de ces bandes, puisque chaque travail s’exprime in situ, suivant le lieu où il est programmé et réalisé. La précision, la rigueur et la radicalité sont, chez l’artiste, poussées à l’extrême.

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En parallèle, il théorise, il écrit. Il écrit beaucoup. Ses textes seront regroupés en 2000, en trois gros volumes de plus de 500 pages.

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Ce glissement de la peinture au papier peint et à l’affiche lui permet d’intervenir n’importe où.
C’est la pratique du « In situ », on travaille directement sur le lieu d’exposition.

Au cours des années 1970, ses interventions « rayées » envahissent tous les supports : portes, escaliers, trains, voiles, gilets pour gardiens de musée, etc. En même temps que son œuvre prend une ampleur infinie, elle devient plus diversifiée et colorée, transgressant ainsi l’interdit moderniste qui bannit toute fonction décorative.

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Il commence aussi à exposer dans les musées, ce qui lui permet d’aiguiser sa critique politique.
Il intervient de manière critique par rapport aux institutions artistiques. Pour lui, « toute œuvre exposée est mise en scène », il considère donc l’exposition comme un décor, dénonçant ainsi le rôle de l’institution qui préside habituellement à cette mise en scène.

Et puis coup d’éclat en 1971.
Daniel Buren est le seul français invité à l’exposition « Guggenheim International », dans le célèbre bâtiment construit par l’architecte Frank Lloyd Wright.

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Buren voit grand en installant sa toile rayée (« Peinture-Sculpture, Works in Situ »), haute de plus de 20 mètres, au beau milieu de la célèbre spirale du bâtiment. Et là, scandale, quelques heures avant l’ouverture de l’exposition, les artistes américains se liguent contre lui. Dan Flavin, Donald Judd ne supportent pas que ce jeune français vienne leur faire de l’ombre en obstruant le puit de lumière du musée.

La toile est décrochée mais Daniel Buren devient en quelques jours l’objet de toutes les attentions artistiques.

34 ans plus tard, en 2005, Daniel Buren se verra confié l’intégralité du bâtiment, pour réaliser une de ses plus belles réalisations : « The Eye of the Storm ».

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« Ici, le lieu lui-même est un chef-d’oeuvre. Cette architecture sculpturale s’exprime très fortement et immédiatement avant même que le visiteur réalise ce qu’il va voir exposé. En 1971, lorsque je participais à un projet dans le même lieu, j’avais tout de suite compris que tout devait se passer au milieu, dans le centre du musée, dans le puits de lumière. En dehors de ce site précis, on est dominé par la structure. »

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Les années 1980, et l’avénement de la gauche au pouvoir, marquent l’époque des premières commandes publiques. Et l’on retrouve Daniel Buren avec son travail le plus contesté : « Les Deux Plateaux » (1985-1986), commandé par l’État français pour la cour d’honneur du Palais-Royal à Paris et plus connu du public sous le nom de « Colonnes de Buren ».

Énorme polémique autour de ce lieu qui était à l’origine un parking pour le Conseil d’État.
En quelques semaines, quelques mois, les palissades en bois entourant le chantier vont se couvrir d’injures diverses.

« Un projet insensé »
« Le saccage du Palais Royal »
« Le massacre du Palais-Royal »
« Buren, Buchenwald »
« Le cancer colonnes »
« Prépuce Buren »
« Le viol de l’art »

À la suite des élections législatives de mars 1986, François Léotard remplace Jack Lang au ministère de la Culture et étudie l’hypothèse d’une destruction des travaux en cours. Le coût de la démolition des colonnes serait du même ordre que celui de leur édification. Le projet ira à son terme.

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La polémique engendrée par les colonnes et l’obtention du Lion d’Or à la Biennale de Venise en 1986 vont établir la notoriété internationale de Daniel Buren. En quelques années, « Les colonnes de Buren » vont devenir un marqueur incontournable du paysage parisien.

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Une visibilité que les anglais avaient recherché 30 ans avant les premiers travaux de Daniel Buren.

Le 1er septembre 1939, quelques jours avant l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, un black-out général sur Londres avait été décidé, de façon à éliminer toutes les lumières qui auraient pu aider à guider les attaques allemandes.

Et pour permettre aux quelques véhicules autorisés et aux piétons de pouvoir circuler dans l’obscurité la plus totale, il fut décidé de peindre des bandes blanches sur les trottoirs, escaliers, arbres, lampadaires et obstacles qu’ils pourraient rencontrer. Peindre des rayures blanches.

On ne sait pas s’il fut établi que la largeur de la rayure devait faire 8,7cm.

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