28 mars 2018

Une photographie plus proche

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Une photographie a circulé la semaine passée sur les réseaux sociaux.

Une jeune Polonaise, Czeslawa Kwoka, photographiée dans le camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau en décembre 1942. La jeune fille porte une veste rayée trop grande pour elle. Son matricule 26947. Son visage est tuméfié.
Une photo anthropométrique, profil, face, trois quart, pour identifier les prisonniers. Une image comme on en connaît beaucoup, a une différence près, elle est en couleurs, ou plutôt, il s’agit d’une image noir et blanc colorisée. Ce travail de retouche a été réalisé par une artiste brésilienne, Marina Amaral.

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Sur son site, Marina Amaral explique sa démarche : « Se confronter à des images telles que celle-ci pendant de longues minutes voire des heures, en m’assurant qu’aucun détail ne m’a échappé, n’est pas une tâche facile (émotionnellement). Mais je continuerai à le faire, car je crois sincèrement que regarder des visages comme celui de Czeslawa et de tant d’autres en couleurs a un puissant impact. »

Plus d’impact, oui, bien sûr. Nous avons naturellement plus d’empathie avec la personne présente sur une photographie colorisée. Le temps, entre la prise de vue dans le camps en 1943, et notre regard d’aujourd’hui, semble s’effacer.
L’image voyagerait dans le temps, remonterait le temps.
Nous serions plus proche du sujet.

Et pourtant l’on sent bien qu’il n’y a pas que ça.
Ou plutôt que c’est peut-être plus compliqué que du temps effacé. 
On a réduit la distance temporelle, mais on en a créée une nouvelle.

Comme si la couleur laissait l’original en noir et blanc, dans le temps passé et nous permettait, aujourd’hui, d’être en contact avec l’adolescente. Comme s’il y avait une distinction entre l’image historique et la personne réelle.
Une proximité, une banalisation même.
Celle des photos de famille comme nous en avons tous dans nos albums. Une familiarité.

 

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Il y a quelques années, un réseau d’amateurs américains, s’amusèrent à coloriser des clichés de personnalités connues. Einstein, Henry Ford, Joseph Goebbels en 1933, Mark Twain en 1900… succès et enthousiasme immédiat.
Le procédé de la colorisation devint très fréquent sur les réseaux sociaux.

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En septembre 2015, le Time Magazine demanda à la la photographe Sanna Dullaway, de retravailler des clichés historiques de la deuxième guerre mondiale. On voit sur les photos des réfugiés pendant leurs déplacements de l’Est de l’Europe vers le Sud. C’est plus de 60 millions de personnes qui quittèrent leur foyer pour fuir la guerre.

Sanna Dullaway utilisa des photographies noir et blanc qu’elle colorisa.
Et la même impression de proximité apparue. Accompagné par le trouble de cette incursion dans le temps. C’était hier, mais c’est aussi aujourd’hui.

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Ces personnes ayant vécu la guerre, l’exil, nous paraissaient réellement proches. D’autant plus proche qu’elles ressemblaient aux images que l’on découvre tous les jours dans les médias. Des réfugiés, des migrants qui fuient des pays en guerre, la Syrie, l’Afrique.

Bien sûr que la question se pose… qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui notre regard envers les réfugiés a changé ?

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Qu’est-ce qui fait que les réfugiés de la deuxième guerre mondiale faisaient partie de l’histoire de tous les européens, et qu’aujourd’hui, les réfugiés déclenchent l’hostilité ? La peur généralisée d’une invasion, nos boulots menacés, notre culture attaquée…

Qu’est-ce qui fait que nous avons oublié notre passé ? Que les mêmes images, provoquent des réactions contrastées.
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Tout comme la re-photographie (le fait de refaire une photo au même endroit plusieurs années plus tard), la colorisation raconte quelque chose de nous. Cela en dit finalement plus sur notre regard que sur l’image elle-même.
Notre regard a changé. Compassion hier, méfiance aujourd’hui.

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En 2009, le philosophe Georges Didi-Huberman abordait cette question au sujet de la série Apocalypse, où des images d’archives de la première guerre mondiale avaient été colorisées :

«C’est ajouter du visible sur du visible. C’est, donc, cacher quelque chose, comme tout produit de beauté, de la surface désormais modifiée. Ainsi rend-on invisibles les réels signes du temps sur le visage –ou les images– de l’histoire. Le mensonge ne consiste pas à avoir traité les images mais à prétendre qu’on nous offrait là un visage nu, véritable, de la guerre, quand c’est un visage maquillé, «bluffant», que l’on nous a servis».

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Maquillage de l’histoire… nous viendrions aujourd’hui mettre un peu de maquillage coloré sur des images anciennes.
Persuadé d’être devant un réel plus réel que le noir et blanc. Un filtre coloré qui nous rapproche de cette adolescente mais fait disparaitre le contexte historique. Une autre réalité apparait, la notre, pas celle de cette adolescente.

Mais si ce n’est plus une image du passé… est-ce que ce passé n’aurait pas disparu ?
Est-ce que la colorisation aurait manipulé l’Histoire ?
Au point qu’aujourd’hui, devant ce « plus de réel » coloriés, on en oublierait que cette fille est morte…

Trois mois après son arrivée dans le camp d’Auschwitz-Birkenau, Czeslawa Kwoka a été exécutée d’une injection de phénol dans le cœur le 12 mars 1943.

 

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