11 avril 2017

Une image indigne

Sans titre-1

Ce sont des enfants morts à la une de Libération le jeudi 6 avril.
Un titre sur fond noir « Les enfants d’Assad ».

Le mardi 4 avril, le régime syrien de Bachar-al-Assad a bombardé la ville de Khan Cheikhoun à l’aide d’armes chimiques.
On dénombre 86 personnes tuées, dont 30 enfants. Plus de 500 personnes de contaminés. Tuer bien sûr, mais l’utilisation de l’arme chimique a aussi pour but de faire peur, de terroriser les populations de la région.
D’après Libération, ce cliché serait une capture d’écran tirée d’une vidéo publiée par Edlib Media Center, un canal de diffusion syrien anti-Bachar al-Assad, et diffusée par la suite par l’agence de presse AP.

TTT_Capture d’écran 2017-04-08 à 11.07.21 copie

Des cadavres d’enfants syriens à demi nus, entassés, regroupés sur le sol ou à l’arrière d’un pick-up.
Et des mots qui reviennent avec force… Insoutenable, intolérable, inacceptable. Une honte sans fin… oui, bien sûr, ce sont les premiers mots qui nous viennent à l’esprit en voyant cette photo.

On a dit la même chose, il y a quelques années lors des premières attaques chimiques perpétrées par le régime syrien, le massacre le Ghouta en août 2013. On avait parlé de possibles réactions occidentales dans cette guerre. François Hollande était à deux doigts de réagir. Et Barack Obama de tracer une ligne rouge à ne pas franchir !!!

Déjà le gaz sarin qui étouffe, dilate les pupilles et tue… 1 400 morts, déjà !

Ghouta_massacre4

Insoutenable, inacceptable. On a dit la même chose en découvrant à la Une des quotidiens étrangers la photo du petit syrien, mort sur une plage de Bodrum en Turquie. Honte, effroi… intolérable. Et puis rien, plus rien. On a dit la même chose avec Alep cet hiver. Encore la honte.

Libération nous explique que cette photo à la Une s’imposait. Une Une « qui nous hante ». Mais qu’est-ce qui nous hante ? L’horreur, les massacres ? L’impunité d’un dictateur ?

Et des réactions immédiates sur les réseaux sociaux.

@libe Vous êtes des monstres. Vous êtes ignobles. Était ce nécessaire? Non! Vous VENDEZ un journal exhibant des enfants morts en une. À vomir
@libe Cette Une est révoltante ! On booste les ventes avec des photos trash !? Pathétique.
@libe Cette une est immonde, mais comme personne ne viendra réclamer le droit à l’image de ces enfants..
@libe L’esthétisation de cette photo était-elle vraiment nécessaire ?

Et l’on sent bien que l’on nous coince dans un coin, comme un boxeur dans les cordes d’un ring. On nous impose des images, nous expliquant que l’on doit les voir, que c’est de notre devoir de regarder la réalité en face. Nous ne devons pas « détourner les yeux ».

Alors regardons, regardons bien et oublions ce que l’on nous dit, ce que l’on nous somme de penser. Ce chantage à la culpabilité. « Regardez, regardez donc, vous qui ne faite rien ! »
Avec le sentiment d’être envahi par ce sentiment de honte qui revient en boucle.

49356548

Alors oui, on va regarder. Et ce n’est pas la mort que l’on a sous les yeux… la mort arrive, mais bien après, avec le fond noir, avec les mots.
Ce sont des anges en peinture, l’enfant les bras ouverts, c’est typiquement une scène religieuse que l’on a vu des centaines de fois. C’est ça que l’on voit. C’est ça que l’on nous montre.
C’est un « Cupidon endormi sur un crâne », de Luigi Miradori (dit Genovesino).
C’est l’« Ange endormi » de Caravage.

Caravaggio_sleeping_cupid

Et puis un détail, une couleur. Le pagne de l’enfant de gauche, orange. Personne ne s’habille plus comme ça. Ce pagne d’un autre âge sur un corps « en souffrance », c’est le corps du Christ, en bas de la croix, c’est le corps du Christ dans les bras de Marie.

Et les images apparaissent, remontent à la surface. La « Survivance » d’Aby Warbug.

Dans le coin du ring à ne plus savoir où donner de la tête. Une sidération qui créé un profond malaise.

Car ce n’est pas le carnage qui nous met dans cet état. Des images de carnages, en Syrie ou ailleurs, on en a vu des centaines sans que cela nous fasse réagir…  le malaise vient bien de la nature même de l’image. Le trouble de ne plus voir la réalité mais la culture qui s’interpose. La culture qui fait écran. La culpabilité qui monte en nous, « Je ne suis plus capable de voir l’horreur, tout se mélange, horreur et beauté, suis-je devenu pervers à ce point ???? » « Comment est-ce possible que je ne vois que de la peinture religieuse, là où je devrais voir l’horreur ????? »

Les anges qu’il suffit d’inverser dans « La naissance de Vénus » de Cabanel.

TTTcabanel_thebirthofvenus-150A1DD040F6746C777CABANEL_DETAIL

Et puis se dire que c’est Libération, LE quotidien français qui a mis l’image à la Une, qui a su donner depuis 40 ans, une place incomparable à la photographie dans la presse.

Et de sentir que Libération est piégé par ses choix visuels. Que la logique marketing se retourne contre lui.

Oui, c’est une honte d’aller chercher de l’esthétique, de la mémoire picturale pour attirer et pervertir le regard.
Car quel est le but d’une couverture de quotidien sinon d’attirer le regard ?

On est à quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle et l’on parle avec insistance de populisme du discours politique, mais est ce que ce genre de choix iconographique ne procède pas d’une autre forme de « populisme », un populisme cultivé. Car bien évidement que Libération flatte son maigre lectorat dans le sens du poil. Libération est un quotidien qui ne se vend plus, qui ne se lit plus. Dans les revues de presse, on ne cite que ses Unes frappantes.

Et une fois de plus, tous les médias ont commenté celle de Libération… mais à quel prix ?
Dans une chronique d’Arrêts sur images, Alain Korkos reprenait Susan Sontag (Sur la photographie):
« Les photographies produisent un choc dans la mesure où elles montrent du jamais vu. Malheureusement, la barre ne cesse d’être relevée, en partie à cause de la prolifération même de ces images de l’horreur. »

6_MADONE_BENTALHA_12181

Le point de départ, on en a parlé cent fois, c’est la « Madone algérienne » (on l’a aussi appelé la « Madone de Bentalha »), de Hocine Zaourar, en 1998, qui brouille les repères. Une photographie qui évoque les codes culturels de la peinture occidentale chrétienne.
[ Voir l'article : L’image emblématique ]

Il est trop tard pour se sentir concerné, pour se sentir encore humain. Car nous avons dressé un mur entre nos sociétés occidentales et le reste du monde. Un mur qui filtre tout comme un logiciel transformerait l’horreur en image de l’horreur, nourrit de références picturales.

L’indignation ne vient plus de la réalité, la réalité nous n’y avons pas accès, nous ne voulons plus y avoir accès.
L’indignation vient des images… Faut-il ou non montrer certaines images. (On l’a vu récemment avec la polémique autour du WWP2016).

Une question, une dernière, un quotidien, un seul, se serait-il permis ce choix photo à la suite d’un attentat perpétué en France, faisant des dizaines de victimes dont des enfants ? Est-ce que l’on aurait montré des enfants morts français comme Libé le fait avec ces enfants syriens ?

La question ne se serait même pas posée, tellement cela paraît inimaginable.

———
Partagez cet article sur Twitter
Tweet

Catégories: Médias, Photographies | Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Les champs obligatoires sont indiqués avec *