01 novembre 2017

Une femme regardée

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La parole des femmes se libère. Les mots arrivent par millier sur Twitter. En écho à #MyHarveyWeinstein, le hashtag #BalanceTonPorc, devient en France, le symbole d’une vague de commentaires de femmes harcelées ou agressées dans leur quotidien professionnel. Il s’agit rarement de donner le nom des agresseurs mais de montrer l’ampleur d’un phénomène qui touche toutes les femmes, quelque soit leur âge ou leur milieu professionnel.

Des mots par millier mais qu’en est-il des images ? Comment montrer le harcèlement ?
Le Monde du week-end constatait la difficulté de trouver des visuels pour aborder le sujet sans tomber dans le cliché érotique ou la mise en scène caricaturale.
L’article est illustré par une image de la photographe américaine Ruth Orkin, American Girl in Italy, de 1951.

Eté 1951, Ruth Orkin est missionnée par le magazine Life pour faire un reportage en Israël. Au retour, elle s’arrête pour quelques jours en Italie. Elle s’installe à l’hôtel Berchielli. Un hôtel peu cher dans un quartier agréable de Florence.

Près de l’hôtel, le bureau d’American Express, un endroit d’où les expatriés pouvent venir chercher leur courriers depuis l’étranger. Un lieu important, permettant les appels téléphoniques et les échange d’argent avant l’ère des télécommunications de masse. C’est là qu’elle rencontre Ninalee Craig,  une jeune étudiante de 23 ans comme elle. Les deux filles discutent et découvrent qu’elles sont descendue dans le même hôtel. Ruth propose à Ninalee de faire des photos avec elle.

Le lendemain matin, elles partent dans les rues de Florence, Ruth marche devant et observe ce qui se passe. Arrivée à la Piazza della Repubblica, Ruth se retourne, Craig arrive au coin de la rue, elle tient son châle et son sac à main. Une quinzaine d’hommes sont là, inactifs, simplement là, dans la rue. Que font-ils à ce moment précis de la journée. Ils discutent et attendent. Tous regardent la fille passer. Ruth prend une photo, et rapidement demande à Craig de revenir un peu en arrière pour refaire une deuxième photo. Mise en scène, pas mise en scène ? Il ne s’agit pas de reportage pris sur le vif pour la simple raison que la fille sur la photo travaille avec la photographe.

C’est l’Italie d’après guerre. Une période difficile où les hommes n’ont pas de travail. Ils sortent car il faut bien sortir et se retrouvent pour parler. La ville a été bombardée.
Une époque où il est inhabituel de trouver des américains en Europe, particulièrement des femmes voyageant seules.

La fille arrive au coin de la rue. Les hommes la regardent, lui sourient. Certains s’adressent à elle sans doute d’un mot ou deux. Un homme, tenant un parapluie, siffle en se touchant l’entre jambe. Ce détail sera retouché dans les premières publications. On le découvrira plus tard.

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Cette photographie a été publié en 1952 dans le magazine Cosmopolitan, pour illustrer un article qui titrait : « When You Travel Alone … ».
La légende sous la photo de Craig marchant dans la rue, reflète les mœurs culturelles de l’époque.
« L’admiration publique… ne devrait pas vous éblouir. “Reluquer” les femmes est un passe-temps populaire, inoffensif et flatteur que vous rencontrerez dans de nombreux pays étrangers. Les hommes sont généralement plus virils et plus démonstratifs que les hommes américains, mais ils ne vous veulent pas de mal. »

Cette photographie a longtemps été une image récupérée par les mouvements féministes, une image que l’on accrochait dans les dortoirs et les foyers de femmes. Le symbole du harcèlement de rue.

Le regard change, se modifie au gré des années.

Ce que l’on voit aujourd’hui, dans cette photographie, c’est un cas d’école du harcèlement sexuel.
Une disproportion numérique entre une femme seule, vulnérable, et quinze hommes autour d’elle. Des hommes qui regardent avec insistance, qui matent, qui ont, pour certains, des attitudes obscènes, c’est clairement le cas pour l’un d’eux.  Le « Mademoiselle » dont parlent souvent les femmes. Lourd, trop lourd au quotidien. De la « flatterie du regard » des années 50, on est passé au harcellement généralisé.
Le fait qu’il ne s’agisse pas d’une prise sur le vif, ne change rien à la ritualisation de la représentation photographique. Peut-être même que cela a accentué les reflex masculins. Les hommes se sentant photographiés par une femme, en rajoutent dans l’attitude machiste.

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Plus tard, Mario de Biasi photographiera lui aussi les regards sur une femme, marchant dans la rue. Milan, 1954.

L’espagnol, Alberto Garcia-Alix. Le regard de l’homme.

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Et puis Fernando Scianna, la femme italienne, désirable, l’homme la regardant. A la terrasse d’un café, dans un quartier populaire… de la photo de commande pour la mode.

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