14 avril 2018

Une femme crie !

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Avec l’horreur toujours d’actualité en Syrie, l’expression de la douleur a de nouveau trouvé une place dans les médias.
Et un tableau ancien, résonne avec force face aux images d’aujourd’hui. C’est « Le Massacre des Innocents » de Nicolas Poussin. Un tableau peint vers 1627.

Dans une rupture totale avec le style de l’époque, il pose les bases de l’individualisation de la souffrance.

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« Le Massacre des Innocents », l’épisode est célèbre et est raconté dans un passage de l’Évangile selon saint Matthieu (Mt 2, 13-23). Il est associé à un autre moment clé, « La Fuite en Égypte ».

Le roi Hérode Ier, qui règne en Palestine, vient d’apprendre des mages venus d’Orient, la naissance à Bethléem du roi des Juifs. Inquiet pour son pouvoir, il envoie ses soldats tuer tous les enfants de moins de deux ans qui se trouvent dans la ville.
Un ange apparaît alors en songe à Joseph et lui dit : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu’à ce que je t’avertisse, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. » Joseph se lève dans la nuit, il prend l’enfant et sa mère, et se retira en Égypte, où il resta jusqu’à la mort d’Hérode.

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Poussin à 35 ans, il va aborder le thème du « Massacre des Innocents » en rupture totale avec un des maitres de l’époque, Guido Reni.
Quelques années plus tôt, en 1611, celui-ci avait réalisé une tableau sur le même sujet. Une peinture complexe, érudite, dans un style caractéristique du Maniérisme.
Autre tableau abordant le « Massacre des Innocents », celui de Rubens exécuté la même année, 1611. Des corps qui s’entremêlent… une action confuse. Une démonstration de virtuosité anatomique.

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Point par point, Poussin va prendre le contre pieds de Guido Reni et de Rubens.
Avec un objectif qui, encore aujourd’hui, reste la priorité de nombreuses photographies abordant l’horreur d’un massacre… toucher l’âme du spectateur par l’émotion. Pour que celui-ci soit naturellement concerné par ce thème universel.

Et pour cela, il va mettre en scène tous les éléments qui construisent le tableau.

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Poussin va individualiser la souffrance.
Tout va se focaliser sur un personnage, une femme, une mère en train de crier. Que la bouche de la femme criant soit le centre du tableau.
Dans une structure pyramidale et centralisée.

Poussin cherche à clarifier le regard.
La construction du tableau doit être évidente, basique.

Tout ce qui est anecdotique est supprimé du tableau, là encore la comparaison avec Guido Reni est frappante.

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Dans le tableau de Guido Reni, ou de Rubens, tous les personnages sont regroupés, l’action est confuse et dense, le drame est collectif alors que chez Poussin, le drame est individuel.
Il ne s’agit pas de montrer le massacre de dizaine d’enfants avec le risque de perdre le regard du spectateur, il s’agit de se concenter sur un enfant et sa mère.
Poussin nous prend par la main pour nous amener précisément à partager la douleur.

Poussin fait circuler le regard en jouant sur les différences d’échelle des personnages. Trois plans, trois moments, et puis le regard revient au centre de la scène, par un personnage féminin, entre les jambes du soldats, qui regarde le spectateur.

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L’utilisation des couleurs primaires, là aussi, chaque personnage est bien identifié par une couleur forte, du jaune, du rouge, du bleu.

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Poussin concentre l’action, ces personnages sont comme un résumé du drame.

Et même la dimension religieuse est mise de côté.
Pas d’angelots dans le ciel, comme chez Reni. Poussin limite les références architecturales à l’antiquité, il est sur la cruauté de la scène, sur l’image du massacre, d’où une dimension atemporelle.
Poussin donne à voir un archétype de la mort d’un enfant, conséquence des atrocités humaines.

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On retrouvera la même chose avec le « Guernica » de Picasso.
D’un évènement historique, un massacre en 1937, le tableau prendra une forme universelle, dépassant largement la scène décrite par Matthieu dans son évangile. Cela devient l’image par excellence de la barbarie, la cruauté et finalement les souffrances liées à la guerre.
[ Voir la chronique Guernica, L'œuvre universelle contre l'horreur de la guerre ]

C’est sans doute ce qui fait la modernité de ce tableau et explique pourquoi cette image, encore aujourd’hui, cristallise l’émotion. Tout est en place pour toucher le spectateur. Toute la douleur se concentre sur un personnage, un femme, une mère.

Dans les stratégies d’images contemporaines, on utilise exactement le même procédé… l’individualisation de la souffrance, par un motif très expressif, le cri d’une femme.

1990, Georges Mérillon assiste à une veillée funèbre au Kosovo.
Un militant indépendantiste vient d’être tué par la police serbe. Au centre de l’image, la mère crie sa douleur. A l’époque, on reprochera à Merillon d’avoir esthétisé le malheur. D’avoir sublimé la souffrance.
Il sera récompensé du World Press Photo 1991, le prix le plus important en photojournalisme, assurant à l’image une visibilité maximale.

En 2000, le photojournaliste Laurent Van der Stockt, prendra de la distance : « On crée des symboles comme les “pleureuses du World PressAu lieu de les faire exister, on les assassine une deuxième fois… »

[ Voir la chronique L’image emblématique ]

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La femme criant son enfant mort dans « Guernica », et plus près de nous, la « Madone de Benthala », par Hocine Zaourar, en 1997 (encore un World Press Photo), ou encore cette image de Syrie en 2015. Une femme criant la mort de son fils.

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Esthétisme, efficacité de l’image, création de symboles, universalité de certains sujets… synthétiser le drame des guerres par l’expression d’un individu. Un geste. Un cri.

Il y a quatre siècles, avec « Le Massacre des Innocents », Nicolas Poussin réussissait à trouver la forme la plus forte pour sensibiliser le spectateur et mettre à nu le ressenti humain.
Cela se résume en quelques mots… individualiser la souffrance.
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