26 novembre 2017

Une couronne bien lourde

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1963, Ferdinando Scianna, a 20 ans.
Il photographie, durant la semaine pascale, une des nombreuses processions de Pénitents dans la ville sicilienne d’Enna.

ITALY. Sicily. Enna. Easter.

Après des études de philosophie et d’histoire de l’art à l’université de Palerme, il a commencé à photographier son pays.

« Pour moi, photographier la Sicile, c’est comme une redondance verbale. J’ai commencé à prendre des photographies vers l’âge de 17 ans et la Sicile était là […]. Pour essayer de comprendre, à travers les photographies, ce que signifiait être Sicilien. C’est la question obsessionnelle que se posent les Siciliens sur eux-mêmes et sur la terre à laquelle ils appartiennent. Question qui perdure, peut-être de façon encore plus obsessionnelle, quand on quitte la Sicile. Et pendant longtemps, partir et être Sicilien c’était, et c’est encore souvent le cas, quasiment la même chose.

Quand on part, naît l’obsession de la nostalgie, de la transfiguration des souvenirs, des retours d’autant plus rêvés qu’ils sont impossibles. Jusqu’à transformer tout cela en une rancœur, presque une autre fugue. On tente de l’oublier cette Sicile, on interroge et on explore sans cesse le monde pour finalement découvrir que le regard que nous posons sur lui est, sans équivoque aucune, celui de nos yeux de Siciliens. Pour moi, et aussi peut-être pour toute la génération à laquelle j’appartiens, je pense que le thème du souvenir était, quoique de façon tout à fait inconsciente, très présent même quand je vivais en Sicile. »

En 1965, il  publie son premier livre photo, « Feste Religiose in Sicilia », en collaboration avec l’écrivain sicilien Leonardo Sciascia.

LEBANON. Beirut. Civil war. Christian militian. 1976.

Et puis les années 1970, Ferdinando Scianna s’installe à Milan et collabore avec de nombreux magazines français.

1982, il rentre à l’agence Magnum et en devient membre en 1989.

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En 1987, les stylistes italiens Dolce (d’origine sicilienne) & Gabbana, le contacte. « Nous cherchons un photographe qui ne connaisse rien à la mode, ce que nous cherchons, c’est un photographe sicilien. »
Ferdinando Scianna choisit, parmi les deux mannequins qui lui sont proposés, la néerlandaise, originaire du Surinam, Marpessa. Scianna la photographie dans les rues de son enfance parmis les enfants ou les vieilles femmes toutes de noir vêtues.
Les regards des hommes, les ombres, le noir et blanc. Le souvenir.

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Ils reviennent sur les lieux de l’enfance de Scianna, à Caltagirone, Bagheria, Porticello ou Palerme. Au hasard des rues, des jardins, d’une lumière, de personnages, Marpessa, actrice d’un théâtre de la mémoire, riche en références littéraires et cinématographiques, et Scianna vivent une expérience qui les amènera à se retrouver régulièrement, pour les plus grandes revues de mode et face aux plus prestigieuses podiums de défilés.
Voir le monde avec le regard d’un sicilien. Scianna marquera l’image de Dolce & Gabbana pendant plusieurs années.

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Venerdì Santo. De revenir à une photographie de 1963, une photographie des « Fêtes religieuses en Sicile ».
Une fillette, très jeune, 4/5 ans, le soir du Vendredi Saint, à Enna.

Une ambiance pesante, brumeuse. Une procession dans les rue de la ville. La semaine Sainte. Des fantômes hantent l’arrière plan et nous emmènent ailleurs, espaces oniriques, esprits présents, présences impalpables… sans temporalité.

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Les célébrations à Enna commencent le dimanche des Rameaux avec un défilé des confréries à travers la ville, une procession en costume espagnol traditionnel et une marche funèbre rythmée par la fanfare locale. Chaque confrérie (quinze au total) part de son église et se retrouve devant la cathédrale pour adorer l’eucharistie.

ITALY, Sicily, Enna, Easter celebration.

Puis vient le Vendredi Saint, grandiose et funèbre. À la tombée du jour, les confréries se rassemblent pour récupérer la « Vierge des sept Douleurs » (Beata Maria Virgo Perdolens) et la Châsse du Christ mort. Les deux images saintes sont portées par les dévots et les membres des confréries encapuchonnés qui traversent la ville.

Enna, Sicilia: processione del venerdÏ santo.
ITALY, Sicily, Enna, Easter celebration.

Une fillette habillée d’un habit traditionnel qui porte une couronne de fleurs. Généralement, les fleurs évoquent la douceur, la légèreté, l’innocence… et là, c’est tout le contraire, on a le sentiment que cette couronne florale pèse lourd, très lourd sur la tête de cette toute petite fille.
Elle ne sourit pas et nous regarde. Contrainte. Ecartelée entre les deux bras des adultes qui la retiennent.

Le poids des fleurs comme le poids de la religion, très présente dans la culture locale de cette ville de Sicile.

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En fin d’après-midi, on a préparé l’enfant pour la procession du soir. Avec habitude, rituels et tradition.
Ce qui devrait être une joie est, sur le visage de la fillette, une contrainte, une souffrance.

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Et puis la croix… les croix. Croix sur le vêtement de la fillette, croix au loin, portées par des ombres habillées en blanc. Et puis la croix de ses bras, tenus par deux adultes. Symétrie de la composition. Des bras qui prolongent ceux de la fillette, sans doute ses parents, son père, sa mère. Des bras qui l’entrainent, qui la force (?) à avancer dans la nuit.

Croix de la crucifixion en ce Vendredi Saint. Croix qui s’abat sur l’enfance.

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La fillette semble ne pas comprendre ce qui se passe, elle regarde le photographe, pourquoi s’est-il arrêté, pourquoi cette photo ?
On lui tient les bras, on l’a habillée sans qu’elle ne demande rien, on lui a posé une lourde couronne sur la tête, il ne lui reste que son visage, son regard pour exister.

La soumission. Toutes les religions procèdent de la sorte. De contraindre dés le plus jeune âge, ce moment où l’esprit se façonne plus facilement.

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Toutes ces ombres, ces fantômes habillés de blanc, une cagoule sur la tête, deux orifices sombres pour les yeux.
Une autre époque, un autre temps, qui nous a rattrapé avec l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis, l’an passé. Les rumeurs sur l’appartenance de son père au Ku Klux Klan, les manifestations très « Blanches » de cet été. L’Amérique blanche, la supériorité blanche… la Maison Blanche.
L’imaginaire de cette organisation suprémaciste blanche flotte sur la photographie de la fillette.
« America First ».

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L’enfance, photographier l’enfance, son enfance, le souvenir, le temps.

« Pour moi, et aussi peut-être pour toute la génération à laquelle j’appartiens, je pense que le thème du souvenir était, quoique de façon tout à fait inconsciente, très présent même quand je vivais en Sicile. »

C’est une fillette et pas un garçon. Les garçons sont habillés comme les hommes, avec cagoules trouées et grandes robes blanches.
C’est plutôt les filles que l’on habille pour les processions.

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Une autre photo de Ferdinando Scianna, la même année, 1963, un enfant que l’on porte durant la Fête catholique des Saints Alfio, Cirino et Filadelfo, Trecatagni, en Sicile. Un corps offert, les bras en croix.

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Encore une image, qui était présente dés le départ, sous jacente et terriblement présente.
La photographie de Nick Ut, en 1972, durant la guerre du Viet Nam, la petite fille qui coure sur une route… les bras en croix. Le photographe a recardé l’image originale pour que la fillette se retrouve au centre de la composition. Encore une croix.

 

 

Une dernière image, que l’on n’avait pas trouvé au départ, une photo prise quelques secondes avant la photographie de la fillette. Avant que la fillette ne s’approche de Scianna.
Celle-ci marche dans la rue, au milieux de la Procession, elle est tenue par deux femmes, manteau sombre, foulard sur la tête, gants noirs.

La fillette baisse la tête, le poids de l’instant, elle essaye de suivre le rythme des adultes qui l’entraînent malgrés elle.

ITALY, Sicily, Enna, Easter celebration.

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