15 juin 2017

Un regard

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Du bleu et de la lumière sur la peau. C’est une photo de Rinko Kawauchi.
Ce qui est impressionnant, c’est à la fois de comprendre qu’il s’agit du gros plan d’un œil, et de ne pas réussir à imaginer comment le photographe à réalisé sa prise de vue.

Alors bien sûr que c’est abstrait, le net le flou. Mais c’est aussi très concret, une paupière, des cils.
Une fente, une ouverture indéfinie.

Le photographe est japonais et l’on reconnaît l’œil dont parlait Roland Barthes dans L’Empire des signes.
« — L’œil est plat (c’est là son miracle) ; ni exorbité ni renfoncé, sans bourrelet, sans poche et si l’on peut dire sans peau, il est la fente lisse d’une surface lisse, mobile, intelligente (car cet œil barré, interrompu par le bord supérieur de la fente, semble receler de la sorte une pensivité retenue, un supplément d’intelligence mis en réserve, non point derrière le regard, mais au-dessus), la prunelle n’est nullement dramatisée par l’orbite, comme il arrive dans la morphologie occidentale, l’œil est libre dans sa fente, et c’est bien à tort que nous le déclarons bridé ; rien ne le retient, car inscrit à même la peau, et non sculpté dans l’ossature, son espace est celui de tout le visage. »

Une fente.
Si c’est un œil, et c’est un œil, où se place le nez ? Difficile de se repérer.
Nous sommes très près, intimement près sans réussir à définir avec précision une place particulière.

« Car je suis où ? »

En 1960, Bill Brandt avait, lui aussi, photographié des yeux en très gros plan. Pablo Picasso, Alberto Giacometti, Jean Arp, Jean Dubuffet…
Il s’agissait d’être au plus près de l’œil de quelqu’un qui a un regard. Questionner le regard plus que l’œil de tel ou tel artiste.
« Voir le voir » comme dira John Berger.

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Dans la photographie de Rinko Kawauchi, rien de semblable, il ne s’agit pas d’un œil regardant. C’est autre chose. C’est une ouverture vers quelque chose d’intérieur.
Une « Inquiétante étrangeté ». Trouble du regard au point d’inverser le dehors du dedans.

Intériorité/extériorité.
Une banalité du quotidien qui bascule vers autre chose… un espace sans limite, un espace de couleur.

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Et puis deux cheveux, deux fines lignes claires qui ramènent à l’individu.

Un homme, une femme ? Là encore, très difficile à définir vu le peu de contexte.
Je dirais une femme à cause de la longueur des cils. A cause des deux cheveux, un homme n’aurait pas des cheveux aussi longs (Et pourquoi pas finalement ?).
La proximité d’un homme regardant une femme. Oui c’est sans doute cela. Un homme au plus près.
Le trouble d’un homme ne comprenant pas le regard lointain d’une femme nue regardant un espace vide.

Le blanc de son corps. Au point d’oublier la texture de la peau brulée par la lumière..

Et puis contre toute attente, en vérifiant sur Google, Rinko Kawauchi n’est pas un homme mais une femme, une femme, photographe japonaise.

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De retourner l’image en continuant à voir un œil. Et le trouble se renforce, les repères se brouillent.
C’est très commun et pourtant, c’est complètement irréel, onirique.

« Illuminance », le titre de son dernier livre.
Illuminé et luminance. Quelque chose entre les deux.

De s’approcher, le faire sien, s’approcher encore au point de toucher la peau. Se décaler, chercher l’angle de prise de vue.
Avoir confiance dans son regard.
S’approcher jusqu’à sentir la perturbation du regard. Ne plus savoir, douter.

Et se réveiller ébloui par la lumière de la pièce. Observer rapidement pour se repérer dans l’espace.
Entendre un bruit, là, juste à côté.

Cinq secondes, cela fait cinq secondes que la femme a ouvert les yeux.

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Catégories: Photographies | 1 commentaire

Un commentaire

  1. Dommage de quitter le cyclope en bleu et blanc , lisse et sensuel, avec la fente fertile du profil au profit de la reconstruction d’ un visage monstrueux ridé reconstitué en symetrie d’un oeil gauche à droite et d’un oeil droit à gauche….
    ..

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