19 mars 2017

Très près !

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C’est la deuxième fois, pour les Présidentielles 2017, que Libération nous met un très gros plan en Une. François Fillon a eu droit à un cadrage serré en février et cette semaine c’est Emmanuel Macron.

On a un peu tendance à l’oublier quand on voit défiler les Unes sur son écran de smartphone, mais sur le quotidien papier, ce type de cadrage, c’est un visage qui est presque deux fois plus grand que la taille normale. Donc, c’est assez violent comme image. Ça rapproche la Une de Libération d’une affiche tenue par un voyageur. (même si aujourd’hui, on ne voit que très peu de voyageurs du métro lirent un quotidien payant).
Donc très gros plan, cadrage serré.

Le 2 mars, la Une avec François Fillon avait des allures de journal faits divers. « Le forcené de la Sarthe » sonnait un peu comme le titre de Nouveau Détective. (Le STUPS dans le bandeau noir en tête ne faisait que renforcer l’effet sensationnel).

Et puis cette semaine, Emmanuel Macron, souriant, cadré on ne peut plus serré. Le logo Libération collé au milieu du front.

Ce traitement visuel, inattendu, est coutumier du quotidien qui a toujours été très novateur, très odacieux dans l’utilisation de la photographie. Ce fut sa marque de fabrique pendant des dizaines d’années. On trouvait dans Libération des photographies qu’on ne trouvait pas ailleurs. Pour être plus précis, le traitement photo de Libé permettait d’avoir un autre point de vue sur l’actualité.

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Dans le petit mode du photojournalisme français, il y a longtemps eu deux grandes références : Christian Caujolle à Libération et Claudine Maugendre à Actuel (Claudine Maugendre vient de mourir ces jours-ci). C’était un traitement visuel qui répondait à ce qu’on appelait le « Nouveau journalisme ».
Une nouvelle écriture pour le texte, et une nouvelle photo pour le visuel.

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Les élections présidentielles sont généralement marquées de Unes qui frappent les esprits.
C’est celle de Libé de 2002, avec Le Pen au deuxième tour, barré d’un gros NON. Ce n’est pas encore un très gros plan, mais déjà, un portrait écrasé par de la typographie.

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En février 2016, The Washington Post Magazine affiche la bouche de Donald Trump. En très gros.

En août 2016, le magazine militant canadien Adbusters affuble Donald Trump d’une moustache code barre qui rappelle celle d’Hitler, avec en titre « Le fascisme cool ».

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Fin octobre 2016, Donald Trump est qualifié de « Loser » par le New York Magazine. La Une du magazine a été confiée à l’artiste militante américaine Barbara Kruger et son style inimitable. Photo noir et blanc, cartouche rouge, typo Futura extrabold blanche.

Novembre 2016, c’est Libération qui réalise un « copié/collé » de la Une du New York Magazine. Un très gros plan sur le visage de Trump. Le titre est fort TRUMPOCALYPSE.

A chaque fois ce besoin de se rapprocher de l’homme politique. Ce besoin de proximité pour sentir ce qu’est l’homme sans tout le reste.
La tentation d’isolé le candidat de l’actualité, du contexte, de l’environnement prédéterminé par les communicants qui imposent aux photographes de plus en plus de mises en scène de campagne auxquels il est difficile d’échapper. Le fond, les angles de prise de vue, les distances, tout devient normalisé.

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Il y a sans aucun doute une envie de désincarnation du personnage politique. Trump, Fillon, Macron, des hommes qui n’ont plus de corps, un visage qui se résume à une bouche qui parle, des yeux qui regardent… une extrême proximité.

Au point d’être mal à l’aise en étant si près. C’est comme quand on parle à quelqu’un, il y a une distance naturelle qui se met en place sans que l’on ai besoin d’y faire attention. Et quand on réduit cette distance, on sent bien que l’on empiète sur l’espace intime de l’autre.
La distance et le cadrage deviennent « médicales » où l’on remarque le moindre détail de peau, de bouton…

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Libération avait tenté autre chose pour la Primaire avec la cabine Photomaton.
Comment trouver une solution pour ramener les candidats à leur identité « citoyenne » ? Comment échapper à l’image de représentation que les candidats renvoient en permanence ? Yvan Gulibert, le photographe à l’initiative du projet précise : « Avec son petit rideau, la cabine Photomaton est aussi un isoloir. Derrière, tu choisis le bulletin que tu veux. Là, les politiques choisissent la pose et se retrouvent face à eux mêmes. En sachant que le résultat, les photos, finira en une de Libé. »

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En 2012, Christopher Anderson a travaillé sur la campagne présidentielle américaine pour le New York Magazine. Il a photographié aussi bien les candidats démocrates que républicains. En s’approchant au plus près, pour ne saisir que des très gros plans de chaque personnalité politique.

« Au départ, je n’avais pas une idée très précise de ce que je voulais faire. Je tenais juste à aller au-delà du simple récit d’actualité. Ça a pris forme lentement, alors que j’essayais de trouver comment éviter l’écueil des séances photo arrangées et comment faire une sorte de radiographie de la scène politique. Le cadrage très serré m’a permis d’abord d’isoler ces visages, à la fois du contexte de l’actualité et des mises en scène de campagne que les services de communication veulent vous faire photographier. Puis c’est devenu un moyen de créer un album de famille surréaliste du paysage politique américain. De passer des icônes aux rayons X. »

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Il a regroupé ces images dans un livre, « Stump ». Cette série ne relate pas les coulisses d’une campagne, mais instaure une inconfortable proximité avec la scène politique. Le terme Stump désigne le discours de campagne, mais Stump c’est aussi « la souche de l’arbre », le « moignon ». Ce qu’il reste au bout du compte.

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Une peinture de Luc Tuymans, « Der Diagnostiche Blick IV », 1992.
Une des peintures les plus emblématiques de cet artiste qui questionne depuis de nombreuses années, l’image, la mémoire, la réminiscence, l’histoire.
L’effacement. Des couleurs évanescentes. Une peinture décantée, réduite à un minimum.

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Peu montré en France, il a pourtant été le premier artiste contemporain belge à avoir droit à une rétrospective à la Tate Modern à Londres.
Luc Tuymans peint à partir d’images qui existent déjà. Il les trouve dans des journaux, dans des magazines, dans des films ou dans d’autres documents.
L’ imagerie médicale que l’on trouve dans des livres spécialisées sur les maladies.

Il n’y a presque rien sur la toile, mais l’on sent qu’elle est nourrie de strates d’images, d’archives, d’éléments de mémoire.

« La préparation est très longue, l’exécution brève : une journée. Il faut que ce soit fait en un jour. Je pourrais reprendre le lendemain, mais je ne le fais pas. De toute façon, l’exécution ne pose pas de problème. »
Il y a une distance particulière qui ne correspond pas au face à face, mais à l’observation, à l’examen clinique. A la surveillance médicale, froide et impersonnelle. Le regard médical qui diagnostique une pathologie.
Etrange comme la peinture de Tuymans questionne précisément ce qui pose problème dans notre société saturée d’images.
Ce besoin de transparence et d’être toujours plus près !

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Catégories: Médias, Photographies | Laisser un commentaire

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