13 novembre 2016

Survivance

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C’est toujours une belle rencontre que de « re » découvrir une image dans La Boîte Verte.
Cette image, c’est celle du premier article que j’ai publié sur la Tentation du Regard, le 4 mars 2013. « Correction ».

Un masque correcteur du strabisme convergent chez l’enfant. Une gravure tirée d’un traité d’ophtalmologie allemand de la fin du 16e siècle : Das ist Augendienst (Le service des yeux) de Georg Bartisch.

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Une image que j’avais découverte dans le livre « Le Corps, miroir du Monde, Voyage dans le musée imaginaire de Nicolas Bouvier ».
Une image qui m’a donné envie de questionner le regard.

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On est en 1962, Nicolas Bouvier revient d’un voyage au Japon et fait ses premiers pas d’iconographe.
L’OMS prépare « L’Année ophtalmologique », un numéro spécial sur l’œil et les maladies oculaires. Nicolas Bouvier (qui n’a pas encore réussi à trouver d’éditeur pour son livre « L’Usage du monde ») est chargé de trouver une centaine de documents pour l’illustrer. Il ne connaît rien au sujet et encore moins au métier d’iconographe.

Aussi, il interroge, cherche, tâtonne, et finit par trouver.

L’image s’adresse au domaine du sensible, à l’imaginaire, elle éveille dans la mémoire d’autres images déjà vues, elle intègre un réseau d’impressions, tisse une toile qui nous met en relation avec l’histoire du monde.
Une gravure est une fantastique machine à remonter le temps, une aquarelle tibétaine permet de se retrouver instantanément sous un autre ciel. Pour le poète voyageur, ces titres de transport gratuits furent une aubaine. Ils lui permettaient de se dépayser à volonté.

« Si l’iconographe scrupuleux risque sa santé mentale au service de causes qu’il n’a pas choisies, il ne profite pas moins des musées ou bibliothèques auxquels il a accès pour satisfaire son goût personnel et constituer son musée imaginaire avec des images que personne ne lui demande et qui lui font signe. » 

Des images qui font signe et qui voyagent.

De repenser à toutes les images qui ont remonté le temps. Avec évidence, souvent.

L’évidence donc, laisser le temps de l’évidence. Le choc de l’image.
Pourquoi cette image ?
Pourquoi cette gravure de la tête d’un enfant recouvert d’une cagoule m’arrête, brutalement. Pourquoi elle ?

Pressentir qu’il ne faut pas questionner trop rapidement le pourquoi.

Il a fallut du temps pour que je comprenne qu’il ne fallait pas aller chercher les compétences, les repères, les réponses qui précèdent la question. Ne pas rester sur cette seule image. Laisser flotter l’image au milieu d’autres images. Accepter de ne pas avoir de réponses !

Georges Didi-Huberman parle d’« attention flottante ».
Ce que Walter Benjamin nommait, à la suite de Freud, « l’inconscient de la vue ».

« – Laisser venir l’impensé dans une pratique de l’attention flottante et, en même temps, développer une méthode d’analyse aussi modeste et patiente, aussi rigoureuse que possible. Cette méthode consiste à trouver le passage entre le regard et les mots, l’expérience sensible et la pratique d’une écriture. »

Entre le regard et les mots, trouver une faille.

Car les images apparaissent lentement, s’entrecroisent, s’entrechoquent. Des phénomènes d’écho, de rebond, de complémentarité. Il y a quelque chose qui cristallise sans que l’on agisse. Oui, cela cristallise… pratiquement toujours.

Se laisser aller à la divagation, à l’errance dans l’image.
Sentir une fêlure, une faille par où s’engouffre le mince courant d’air de la fiction.

Et l’histoire arrive. Car il va bien falloir donner une forme, trouver des mots à cette évidence. Le passage entre le regard et les mots, l’expérience sensible et la pratique d’une écriture.
Le temps de l’écriture va permettre d’aller plus loin dans mon regard.

Au cœur de la « science de la culture » inventée par Aby Warburg, il y a, ce qu’il appelle, cette « survivance » qui fait des images ces fantômes capables de traverser les frontières de l’espace comme du temps.
Certaines images sont comme des fossiles, d’autres sont des « migrantes », c’est comme cela qu’elles savent durer dans nos mémoires.

Nos mémoires inconscientes, et pas seulement nos souvenirs, bien sûr.
Nos désirs, et pas seulement nos mémoires, d’ailleurs.

Il reste du chemin à parcourir. Et c’est plutôt bon signe.

 

Le beau poème d’Antonio Machado

Voyageur, le chemin
C’est les traces de tes pas
C’est tout; voyageur,
Il n’y a pas de chemin,
Le chemin se fait en marchant
Le chemin se fait en marchant
Et quand tu regardes en arrière
Tu vois le sentier que jamais
Tu ne dois à nouveau fouler
Voyageur! Il n’y a pas de chemins
Rien que des sillages sur la mer.
Tout passe et tout demeure
Mais notre affaire est de passer
De passer en traçant
Des chemins 
Des chemins sur la mer

 

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Richard Long, A Line Made by Walking, 1967.

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