01 mars 2018

Sūmud et autres histoires

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On avait découvert Luc Delahaye au début des années 90, dans le quotidien Libération.
Des portraits d’adolescents, manifestants dans les rue de Paris. Et puis une série de photos prisent dans le métro entre 1995 et 1997. Des portraits « volés » de voyageurs, le regard absent, ailleurs, dans la tradition de ce que Walker Evans avait réalisé dans le métro new yorkais à la fin des années 1930.
Luc Delahaye en fera un livre, « L’autre » édité chez Phaïdon en 1999 accompagné d’un texte de Jean Baudrillard. « Personne ne voit personne »

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Luc Delahaye avait fait le passage du photojornalisme a une autre forme de photographie.
Il avait quitté l’agence Magnum en 2004.

Il présente cet hiver une nouvelle série de photographies, des très grand format, à la galerie Nathalie Obadia.
Des photographies regroupées autour du mot « Sūmud ».

Durant deux années, de 2015 à 2017, il a travaillé en Palestine.
On découvre deux jeunes garçons assis sous un arbre. Une femme et son enfant dans un taxi collectif. Un enfant qui essaie de faire reculer un âne en bordure d’un grillage. Une scène lointaine près d’un check point avec Israël, où des hommes circulent… Des images qui pourraient faire partie de l’actualité brulante de cette région du monde largement couverte par les médias.
Et pourtant l’on sent bien qu’il y a autre chose.
Le temps d’abord. Ces très grands formats nous amènent à prendre le temps de regarder. Les images semblent simples et l’on découvre assez rapidement qu’elles nous dévoilent une densité inattendue au départ. Il y a quelque chose qui apparaît derrière ce qui est montré.

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Là, ces deux garçons, assis sous un cyprès. Silencieux, posés.

Et l’on revient au titre de l’exposition « Sūmud ».
La fermeté, la détermination. Cela veut dire : être là, tenir en dépit de l’affront permanent, de l’humiliation quotidienne. Affirmer sa présence, son identité. Le « Sūmud », c’est une attitude qui est liée à la souffrance sans certitude de finalité. C’est une discipline.
Le « Sūmud » entretient le feu de la rage qui est contenu au fond de chaque garçon et n’en laisse rien paraître. Il se domine.

C’est peut-être aussi ça lutter, c’est peut-être même beaucoup plus fort que de lancer des cocktails molotof ou des pierres. C’est une attitude qui est au cœur de la conscience nationale palestinienne. Le jour où cette conscience faiblira, il n’y aura plus de peuple.

Deux jeunes hommes donc, assis sous un arbre.
A l’écart des autres. Ils se reposent de cette conscience qu’ils doivent maintenir vivante, active, du « Sūmud ». Bien que proches, ils semblent absents l’un de l’autre, enfermés, concentrés. Troublés sans doute de devoir encore et toujours trouver l’énergie pour se relever et rejoindre la lutte.

C’est peut-être la force des photographies de Luc Delahaye, de parler de l’actualité en abordant ce que l’on ne voit pas dans les médias. Il ne montre pas les lanceurs de pierres, repris en boucle, mais s’interroge sur la perception de toutes ces images. Rien de violent ou de spectaculaire. On n’est plus au cœur de l’action, mais à l’écart, dans un deuxième ou troisième cercle… là où l’on prend le temps de se poser.

Deux jeunes hommes assis sur des pierres, à l’ombre d’un cyprès. L’image a sans doute été travaillée, mise en scène et photographiée à l’aide d’une chambre grand format. Luc Delahaye a pris le temps de construire l’image. Il a cristallisé quelque chose, une question qui soude tout un peuple : Comment trouver sa place dans un pays qui n’existe que par la mémoire et dans la conscience commune d’un devoir ?
Il n’est pas simple de vivre selon le « Sūmud ».

 

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