26 décembre 2017

Sardon, le Tampographe

Vincent Sardon a eu plusieurs vies.

Il y a le Vincent Sardon originaire de Bayonne, né en 1970, petit fils d’anarchiste espagnol qui s’ennuie ferme à la campagne. Il lit Pif Gadget et recopie avec application ses personnages préférés comme Capitaine Apache de Norma. Le Vincent Sardon qui se met à dessiner.
Arrivé au collège, il publie avec un copain de classe, Délirium, son premier fanzine.
Après le bac, il s’installe à Bordeaux pour suivre des études d’art. C’est là qu’il découvre la gravure sur métal, les outils pour la taille douce. Sortie de la fac et sans matériel, il travaille le linoléum, les gommes, des techniques d’imprimerie primitive qui lui permettent d’être autonome.

Le CAPES, et une très brêve carrière d’enseignant en arts plastiques.

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Et puis arrive l’essor de la bande dessinée, les fanzines que l’on vend à Angoulème.
Le début des années 1990. Logiquement, Vincent Sardon croisera l’Association en 1995, l’éditeur indépendant qui est en train de chambouler le paysage français de la bande dessinée avec des récits noir et blanc, souvent autobiographiques.

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Il publie dans la revue Lapin et réalise plusieurs albums avec, lui aussi, un trait noir et blanc, un dessin complexe et minutieux.

Quelques années plus tard, Sardon aborde le dessin de presse. Il collabore régulièrement au quotidien Libération et au Monde. Encore du dessin complexe et minutieux.

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Et puis, au bout de 10 ans, les conditions de travail deviennent plus difficile, il se lasse. Il vieillit et devient plus rigide, jusqu’au blocage.

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« J’aimais bien la contrainte d’un article difficile à illustrer que l’on vous donnait à 14 heures pour un rendu à 19 heures. C’est très formateur. Surtout quand il s’agit de sujets aussi nuls que le danger des couteaux à huître ! Ou la fiscalité autrichienne. Mais moi, j’étais plutôt spécialiste dans le rapport annuel de la Cour des comptes… Pas facile à illustrer.
Mais voilà, petit à petit, on m’a laissé de moins en moins de liberté à Libé et on me disait ce que je devais dessiner de A à Z. Le travail de commande m’emmerdait. Je trouvais violent de tordre son dessin pour le faire coller à une ligne éditoriale. C’était devenu le contraire du dessin de presse. »

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« Pour la bande dessinée, c’est différent : j’ai laissé tomber parce que j’en avais marre de bosser cinq jours sur une seule planche, trois ans pour un album. C’est un travail de moine. Il faut une sacrée hargne pour terminer un album ! Je peine à trouver cette énergie-là, comme si le dessin de presse m’avait stérilisé. »*

Aujourd’hui il ne fait plus d’illustration à la demande, sauf pour la revue XXI, qui lui laisse un espace de liberté.

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Et c’est là qu’arrive un deuxième personnage, le Tampographe Sardon.

Retour aux origines, donc, avec le tampon. Qu’il fabrique seul dans son atelier. Qu’il expédie seul. Il maîtrise le chaîne de production du début à la fin, en appliquant un système de fonctionnement proche de celui d’un label indépendant. Une technique développée en parallèle de son activité de dessinateur, entre 1993 et 2005.

« Au départ, je fabriquais mes tampons à la main, dans des gommes. Pour réaliser une image de 4 centimètres par 6, il me fallait trois à quatre heures. Car je suis très méticuleux, et je choisis souvent des dessins compliqués… Ensuite je me suis procuré une machine, dont le procédé de fabrication de moules est proche de la sérigraphie. Cela m’a permis de vendre mon travail à des prix raisonnables, et de construire un modèle économique. »

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« Il n’y a pas d’intermédiaire, Internet m’a permis cela. La contrepartie, c’est que je passe beaucoup de temps à faire de la réalisation, et peu à concevoir les choses.
Une fois l’idée mûrie dans ma tête, il me faut une journée pour faire des recherches, puis je dessine à l’ordinateur. J’aime exécuter les choses rapidement. »*

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Tampon, Tampographe, Tamponner.

Sur son blog, voici comment Le Tampographe Sardon définit son travail :

« Le Tampographe ne fabrique jamais de tampons sur commande. Il n’aime pas les artistes, il s’intéresse pas à leur travail, il n’a aucune curiosité pour les merdes qu’ils produisent généralement, s’il pouvait il les emploierait volontiers à goudronner les routes, curer les fossés, vider les poubelles ou creuser le canal Seine-Volga. »

Le tampon, c’est le cachet de la poste faisant foi de la date, du lieu. C’est le document administratif tamponné par plusieurs fonctionnaires scrupuleux. C’est le jeux qui permet à l’enfant de reproduire à l’infini un oiseau, une fleur, une étoile.
C’est un petit soldat que l’on juxtapose à un autre petit soldat pour créer un défilé militaire.

Le tampon, c’est l’unité, le module que l’on va dupliquer.
Encrer le cahoutchouc de couleur et tamponer le papier. Reproduire autant de fois qu’on le souhaite un dessin, un slogan, un motif.

C’est la petite marque de personnalisation sur une enveloppe que l’on envoie, comme la trace de rouge à lèvres.

Le tampon comme un tag, comme un grafitti laissé anonymement sur un mur pour dire sa rage, son énervement. Son humeur.

Sardon précise « Le tampon est une forme d’imprimerie rapide, portative, qui se prête bien à reproduire des messages rentre dedans. » On tamponne comme on insulte, en tapant d’autant plus fort sur le cahoutchouc que l’on parle fort pour crier : « VA CHIER DANS TA CAISSE ».

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Donc, on l’a compris, Sardon fait des tampons et il ne faut pas l’emmerder. Il fait des petits tampons, des tampons moyens, des grands tampons. Des dizaines, des centaines, des milliers de tampons depuis 10 ans.

Ses tampons sont classiques, du cahoutchouc et du bois. Il n’invente rien, il crée des modules qui petit à petit, prennent du sens.

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« DANS TON CUL »

Des tampons d’insultes, c’est la base, c’est un peu son fond de commerce. C’est avec l’insulte qu’il a fait ses gammes. Des insultes qu’il multiplie dans la diversification, comme le capitaine Haddock et ses débordements d’insultes imagées.

Des tampons NEIN, des tampons No FUturLuTUTU.

Des tampons DANS TON CUL… CASSE TOI PAUVRE CON.

Des tampons FUCK

Des tampons T’ÉTAIS MOINS CON QUAND TU BUVAIS

Des tampons d’insultes trotskistes ou québécoises.

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Des tampons de messages drôles, ironiques, provocateur, irrévérencieux.

Des tampons FUSILLEZ-MOI-ÇA

Des tampons FREDERIC HITLER

Des tampons de DEGAULLEDORACK.

Des tampons BONS POINTS, corrosifs et cynique.

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Les japonais raffolent de son coffret d’insultes japonaises.
« Hyottoko yarô », « Sale Poulpe » ou encore « Omaé no kâtchan débésso » qui peut se traduire par « J’ai vu le nombril inversé de ta mère ». Du grand vulgaire au pays du soleil levant.

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Et puis, à côté des insultes, sont arrivés les tampons d’insectes articulés ou de Saint-Suaire. De squelettes à reconstituer, de dragons, des monstres humains.
Comme les personnages en pièces détachées que l’on associait, enfant, avec des attaches Parisiennes pour pouvoir les mettre en mouvement en tirant sur la ficelle.

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Des tampons en 2 couleurs, en 3 couleurs. Rouge, bleu, noir…
Des tampons qu’il fait rentrer dans des boîtes en carton ou en bois.

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En 2015, il ouvre une galerie à côté de son atelier, rue du Repos, tout près du cimetière du Père Lachaise à Paris, dans le 19e.

Tous le samedi, il reçoit et vend ses tampons de 11h à 19h. Les prix varient de 15€ pour les tampons simples (le « TU PEUX CREVER » est à 20€), à 75€ pour les boîtes de tampons à assembler (Serpent minute).
Il prépare chaque tampon avec minutie. Vérifie le bon rendu en tamponnant la boîte en carton. Et puis il va personnaliser chaque enveloppe kraft qui accueillera le tampon. On le sent très attentif à ce que son travail soit parfaitement restitué sur les différents supports.

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Depuis quelque temps, des petits malins, super communiquants trentenaires et startuper dans l’âme, se sont dit qu’il devait bien y avoir un filon à tanponner de l’insulte.

Ils ont donc créer La Tamponeuse et vendent sur le web des tampons qui « pourraient » faire penser au travail de Sardon. Car personne n’est propriétaire de l’insulte.

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Jusqu’au tampon NEIN, NEIN, NEIN ! qui ressemble étrangement au Nein de Sardon. Plus que le mot ou la technique, on sent rapidement que c’est l’état d’esprit du tamponeur qui est copié…

Et de se défendre du rapprochement. « Pas du tout, vous avez pas compris, le NEIN, NEIN, NEIN !… c’est bien sûr en référence au film film Inglourious Basterds. » Sauf que les mails d’insultes ont commencé à pleuvoir sur La Tamponeuse et que les mots Plagiat et Contre façon ont bien vite été prononcés.

Mais le Tampographe Sardon ne veut pas entendre parler de procédure judiciaire. Ce n’est pas son monde, il ne va pas commencer aujourd’hui.

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« Je n’ai pas inventé le tampon, je n’ai pas inventé l’humour. Je n’ai pas inventé les insultes. Mais la juxtaposition des trois… Ça me fait un peu penser à ces gens qui, sur une grande plage déserte, viennent coller leur serviette à la vôtre. »

Intéressant de voir la confrontation d’un ancien monde où l’on tamponnait dans certains bureaux toute la journée, et le XXIe siècle où l’on ne tamponne plus mais où l’on clique plus que de raison. Où l’on copie colle tout ce qui peut faire gagner de l’argent… sans état d’âme.

L’enseigne de sa galerie, ses enveloppes en kraft, le précise en capitales : TAMPOGRAPHE SARDON
« Il n’y a qu’un seul Tampographe. C’est une des particularités de cette profession. C’est comme pour le Pape, ou le Père Noël, ou le Monstre du Loch Ness. Il n’y a qu’un seul poste à pourvoir. »

 

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Tous les visuels proviennent du site du Tampographe Sardon.
Les citations* sont tirés d’un article de Bodoï, « Vincent Sardon, des tampons à foison », mai 2013

Site du Tampographe Sardon : http://letampographe.bigcartel.com
Vidéo Arte : https://info.arte.tv/fr/un-artiste-qui-tamponne-des-insultes

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