18 février 2017

Regarder Carl Andre

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« Qu’est-ce que je vois ? »
C’est très simple, mais on oublie souvent de se poser cette question à chaque fois que l’on se retrouve dans une exposition.

« Pas ce que je sais, mais ce que je vois. »
« Est-ce que j’ai encore la capacité de regarder tout cela en enlevant tout ce que j’ai vu et entendu, tout ce qu’on m’a dit et que j’ai lu ? » On en revient toujours à la constatation de Daniel Arasse, qui est le titre de son livre « On y voit rien »… ou encore de Jean Dubuffet quand il parle d’« Asphyxiante culture », de culture institutionnalisée, ou bien encore John Berger et son « Voir le voir ». Pour lui, l’art ne devait pas être un domaine réservé, protégé à une certaine classe, une élite intellectuelle.  L’art se devait d’être à la portée de tous. Et pour cela, le regard était une des portes d’entrée.

Simplement regarder en prenant le temps nécessaire pour voir, en oubliant tout.
Avec une question posée cette semaine dans un article de Télérama : « Est-t’on capable aujourd’hui de reconnaître la beauté ou le travail artistique hors des lieux culturels ? »

Le magazine propose trois vidéos de gens qui n’ont l’air de rien au premier abord (un chanteur torse nu, un violoniste, un pianiste habillé en déménageur) mais qui sont, en réalité, de vrais artistes, filmés dans l’espace publique. Hors contexte donc !
Joshua Bell, par exemple, l’un des plus grands violonistes au monde, s’installe un matin dans une station de métro de Washington et joue pendant quarante-trois minutes avec son stradivarius de 1713.

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Durant ce temps, seules sept personnes s’arrêteront pour l’écouter.
Est-t’on aujourd’hui capable de tout oublier pour simplement écouter un son, une voix… ?
Pour regarder une image ?

 

Dimanche 12 février. C’est le dernier jour de l’exposition Carl Andre au MAMVP (Musée d’art moderne de la Ville de Paris). Alors bien sûr que l’on n’arrive pas vierge. À plus de 80%, notre regard est déjà formaté par ce qui préexiste. Le contexte culturel qui vient inévitablement filtrer ce que l’on découvre dans l’expo.

Essayons de voir ce qu’il y a derrière ces 80% !

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Tout d’abord le lieu. L’attente à l’extérieur.
Ce dimanche, c’est plus de 20 minutes. Même si beaucoup de visiteurs viennent pour Bernard Buffet… On se dit que cela vaut surement la peine puisqu’il y a autant de monde. Et puis, en regardant autour de soi, on est vite rassuré de constater que beaucoup, dans la file d’attente doivent faire partie de cette « bulle culturelle » qui apprécie l’art contemporain. On est donc au bon endroit.

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Le musée. Le travail de Carl André n’existe que par le lieu muséal.
Sorti de son contexte, les éléments d’assemblage retrouvent leur fonction d’objet… des briques, des plaques de métal, des morceaux de poutres en bois. Le MAMVP est un lieu prestigieux où tout artiste gagne en notoriété en exposant son travail.

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L’environnement culturel et médiatique.
Dés l’ouverture de l’expo, Télérama présentait cet artiste comme le « plus grand sculpteur du XXe siècle ». Comment arriver sans avoir en tête que l’on va rencontrer un artiste majeur ? Quoi penser si l’on reste distant ?

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Le billet d’entrée, le fait de payer pour voir une expo.
Cela donne du crédit à ce que l’on va découvrir. Ce n’est pas un lieu ouvert à qui veut bien se donner la peine de pousser la porte.
Nous nous sommes habitués à ce que la beauté, la création soit payante. Quand elle est sous nos yeux, sans rien débourser, cela devient difficile de la percevoir.

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Le petit Journal de l’expo ainsi que le catalogue que l’on retrouve à la librairie du Musée au milieu de nombreux autres ouvrages.

L’approche sculpturale de Carl Andre.
Considéré comme un artiste fondateur de l’Art Minimal (il utilise des formes simple et des matériaux bruts), c’est un sculpteur qui ne sculpte pas, qui ne transforme pas la matière avec laquelle il travaille, que ce soit la pierre, des briques, du bois ou du métal. Il combine les modules sans les fixer les uns aux autres. C’est donc un travail d’assemblage qui se fait en fonction de l’espace.

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Et toujours la définition de l’œuvre d’art.
En 1972, la Tate Britain de Londres avait provoquée un scandale en achetant pour plusieurs milliers de dollars, une œuvre de Carl Andre intitulée « Equivalent VIII, 1966 ». L’artiste avait empilé120 briques réfractaires, sur deux niveaux de 60 briques. Pas de socle, juste 120 briques. Tollé général dans la presse et une grande partie du public qui voyait cet achat comme une provocation au moment où l’Angleterre traversait une forte crise économique. « Mais comment peut-on dépenser une fortune pour un banal tas de briques ? » Depuis, cette œuvre est devenue une des plus emblématique de la Tate.

 

Et c’est avec tout ça que l’on découvre l’expo.
C’est avec ces 80% de préexistant que l’on va essayer de faire confiance au 20% encore vierge. Et c’est loin d’être évident de faire confiance au 20% restant. C’est pourtant ce qu’il est nécessaire de faire.

Ne pas juger, ne pas trop faire fonctionner les références. Laisser faire.

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Et là, très rapidement, dés les premières pièces, quelque chose cristallise. On sent bien qu’il ne s’agit pas d’aligner simplement 121 briques au sol. Que la ligne s’inscrit dans l’espace. Que l’on ressent un point d’équilibre.

« Pendant un certain temps, je coupais dans les choses. Puis, j’ai réalisé que la chose que je coupais était la coupe elle-même. Plutôt que de couper dans la matériau, j’utilise maintenant le matériau pour couper dans l’espace ».

Dés la première salle, la référence à Constantin Brancusi est présente et revendiquée. « Je ne fais que poser la “Colonne sans fin” de Brancusi à même le sol au lieu de la dresser vers le ciel ». De travailler l’horizontalité de la sculpture et pas la verticalité.

Mais Brancusi revient à travers une anecdote. Dans son atelier qui lui servait aussi de lieu de « présentation », quand il vendait une œuvre, il la remplaçait par un moulage en plâtre pour retrouver l’équilibre de l’espace. L’œuvre faisait parti d’un tout, et le tout ne pouvait être équilibré qu’avec l’œuvre.
Il y a quelque chose de cet ordre là chez Carl Andre. Il y a réellement un travail sur l’espace qui est perceptible. Pourquoi tel espacement, pourquoi telle hauteur de poutre ? Tout se tient dans le choix.

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Une confrontation physique, car ce n’est pas que le regard qui est en jeu, c’est aussi le corps. C’est un homme, debout, qui regarde un environnement à hauteur d’œil.

« Je déteste qu’on dise de moi que je suis un artiste conceptuel, mon travail est si matériel. Il n’y a que le sol sous mes plaques, aucune idée, rien, zéro. » Associé par certains à l’art conceptuel, Carl Andre s’en défendait au Guardian  :  « Mon travail ne vient pas des idées, il vient de mes désirs. »

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Petit à petit, la perception se fait plus précise… quelque chose d’humain, de sensible enveloppe le travail alors qu’il n’y a que des briques et des poutres. Sans doute la cohérence d’un travail étalé sur plus de 50 ans.

Encore un détail, pour faire confiance au 20% de regard non altéré, il y a une composante essentielle, rare aujourd’hui… c’est le temps. Il faut prendre le temps de s’immerger dans l’œuvre. C’est le prix à payer pour que l’émotion touche le corps.

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Catégories: Peinture . Art | Laisser un commentaire

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