24 septembre 2017

Recevoir le monde

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Le rubricage oui, bien sûr, important.
Cela permet d’étitorialiser un support, d’articuler les sujets, de construire un chemin de fer. C’est vrai que ça aide à ce que les choses soient classées dans des boîtes.

Et puis ce week-end, en lisant Le Monde, on se dit « Mais finalement, et si le rubricage avait aussi un autre rôle, celui d’éloigner les sujets ? »
On s’est prêté à l’exercice en rapprochant deux articles éloignés dans le journal.

9 septembre 2017.
On prend au hasard. Rubrique PLANETE : Climat : La planète subit de plein fouet les déréglements. Ouragans, inondations, sécheresse, incendies, on est en train de vivre une séquences de catastrophes naturelles historiques.

… et puis dans le cahier ECO&ENTREPRISE, rubrique MEDIAS&PIXELS : Une faille de sécurité permet de contrôler les assistants vocaux. En gros, en transmettant des signaux inaudibles pour l’homme, il est possible de donner des ordres aux assistants de Google, Amazon et Apple.

Entre ces deux infos, rien. Pas de lien, de résonnance.
Circulez, il n’y a rien à dire. Et bien si,  justement, c’est dans ce rien que l’on va aller. S’engouffrer dans la faille.

Ces deux infos arrivent en même temps. Nous les lisons le même jour, dans le même journal. Pourrait-il exister un lien entre le dérèglement de la planète et ces signaux inaudibles par l’homme ?

Alors bien sûr que l’on sent pointer le piège, là, tout près. Oui, bien sûr… la théorie du complot.
On peut tout rapprocher et justifier de tout. Pas d’Illuminatis, de groupuscules cachés dans l’ombre.
Mais revenons à notre schéma et essayons de simplement poser quelques mots.

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Dans les deux cas, l’homme ne parvient pas, ne parvient plus à entendre certains signaux.
D’un côté, l’homme ne voit pas les signes du dérèglement massif de le planète, et de l’autre, la sophistication technologique permet de communiquer à l’insu de l’individu.

Et là, on se dit que ça prend sens, qu’il ne s’agit plus de rubricage, mais simplement de la place de l’homme dans l’environnement et de son rapport à la technologie.
Casser le rubricage ne nous permet pas de répondre à des questions, mais plus simplement de retrouver de l’étonnement… de lire le monde autrement.

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En 2004, Christian Boltanski est contacté par le Max-Planck-Institut für Geschichte qui mène une réflexion sur les artistes contemporains dont la pratique interroge les récits historiques. Bernhard Jussen, Professeur d’histoire médiévale et moderne à l’Université de Frankfurt, propose à Boltanski de travailler à partir de l’édition française du magazine de propagande de l’Allemagne nazie, Signal.
Toutes les deux semaines, durant la deuxième guerre mondiale (1940/1945), ce magazine était publié à 2 500 000 exemplaires. Traduit en 20 langues, Signal était vendu et distribué dans presque tous les pays européens. Le journal se revendiquait « Le journal de la nouvelle Europe » et se projetait déjà dans l’après guerre de l’Allemagne victorieuse.
800 000 exemplaires étaient vendus en France, ce qui était considérable pour un magazine édité par l’ennemi occupant. La maquette s’inspirait de Paris Match et de Life. Les techniques d’impression étaient sophistiquées, le papier luxueux, la couverture et deux double étaient imprimées en couleurs.

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C’est à partir de ce matériau de base que Christian Boltanski va travailler.

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« Le seul travail que j’ai fait, c’est d’ouvrir la revue au centre. Là, dans la pliure, il y a deux agrafes que j’ai enlevé. Les feuillets sont partis les uns après les autres. Il s’est alors produit des collages qui sont des collages de hasard. »
Des doubles pages inattendues crées par l’imposition. Le plasticien va garder les doubles couleurs. Ne gardant que des vis à vis visuels, sans texte. Une page du début se retrouve en face d’une page de la fin du magazine. Christian Boltanski n’ira pas plus loin dans son intervention… simplement montrer le journal destructuré. Il n’intervient pas réorganisant les vis à vis, les perforations laissées par les agrafes en témoignent.
Du collage hasardeux qui en dit long sur la perception de Signal.

La guerre d’un côté, la mode de l’autre. « Je n’avais rien fait pour le fabriquer puisque c’est simplement le hasard de la pagination qui plaçait la technologie et l’industrie militaire d’un côté, le divertissement de l’autre. »
Un avion de la Wehrmacht survole la Grèce, tandis que trois jeunes femmes se prélassent sur un voilier, au large des côtes italiennes.
La menace de la destruction est promesse de plénitude… la propagande est en action.

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Goebbels, le responsable de la propagande du régime nazie, considérait le divertissement comme un instrument politique essentiel. Il y voyait un puissant outil de « manipulation des masses » et « une force décisive dans l’effort de guerre ». Il est « d’importance militaire, écrivait-il dans son journal, de garder le bon moral de notre peuple. »

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Christian Boltanski dit souvent qu’un artiste est quelqu’un qui pose un Post-it sur quelque chose que tout le monde a sous les yeux, au quotidien, en permanence, mais que personne ne voit.
Avec Signal, Boltanski dégrafe un magazine et montre tout simplement la réalité.  « C’est une simple question sur la façon dont nous recevons le monde » dit-il. Une autre façon d’aborder l’histoire, en plasticien. « C’est à peine une œuvre, c’est plus une question sur la manière de lire le journal. »
La lecture du monde. Encore aujourd’hui.
Comment reçoit-on le monde ?… avec cette brutalité là !
Tout se mélange et tout se nivelle. La tragédie est au même niveau que le rien. L’insignifiant.

De retrouver la guerre d’Irak et la dernière fashion week parisienne… tout cela est mis sur le même plan. Du tragique et du plaisir.

Finalement le très gros rubricage de nos sociétés actuelles se résume peut-être à ça, du tragique et du divertissement.

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Catégories: Médias, Peinture . Art | Laisser un commentaire

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