07 septembre 2017

Porno graphisme

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Alors bien sûr que l’on connait l’affiche du film de Just Jaeckin, « Emmannuelle », avec la belle Sylvia Kristel.
Le fauteuil en osier, le collier de perles… « Emmanuelle aime les caresses buccales et manuelles », de Gainsbourg, pour le Good-bye Emmanuelle (Emmanuelle 3).

68 est passé par là, avec la remise en cause des valeurs et des mœurs de l’ensemble du monde occidental.

Un signe avant coureur de la vague porno, c’était sur la croisette, en mai 1973, pour la 26e édition du Festival de Cannes. C’est l’année du scandale « La Grande Bouffe », de Marco Ferreri. Et sans que personne n’y prête attention, Claude Beylie, critique cinéma, constatait l’explosion de la pornographie sur le marché du film.
« — Le porno n’est plus un genre honni, ou clandestin, il s’installe fièrement sur les écrans, prolifère, corrompt peu à peu toutes les branches “saines” de l’industrie du film. On fait à présent du porno psychologique, du porno d’épouvante, du dessin animé porno, du crasy-porno… Ne manque à l’appel que le porno religieux (Sainte Thérèse, priez porno…), mais que l’on se rassure : cela viendra. »

C’était en 1973 et tout va se précipiter.

Arrive donc Emmanuelle
Le 26 juin 1974, avec la sortie du film érotique, le cinéma français connaît l’un de ses plus gros succès avec quelque 45 millions de spectateurs dont plus de 9 millions en France. Du jamais vu.

1974, sur les 520 films distribués en France, 128 sont dit « érotiques », voire « pornographiques ».

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Un flou artistique entoure la législation où s’engouffre le cinéma pornographique qui connaît alors une croissance exceptionnelle. Un cinéma audacieux, transgressif, avec des moyens limités. A l’écran, le sexe non simulé devient monnaie courante. Les salles proposant des films porno rencontrent un grands succès et se développent au détriment des cinémas traditionnels. Panique dans le milieu.
Devant cette vague érotique et pornographique qui balaye tout, les conservateurs de l’époque somment les politiques de réagir rapidement.

« A un moment où les pouvoirs publics se préoccupent de protéger l’environnement contre les ordures et les déchets, il est temps de débarrasser nos villes et nos villages des films orduriers. » déclarait, Jean Royer, député UDR et maire de Tours. Il fera interdire la projection des films X et les publicités pour les collants dans sa ville.

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Valéry Giscard d’Estaing vient d’être élu Président de la République, et son jeune premier ministre, Jacques Chirac, à qui l’on reproche un certain laxisme sur la question, ne sont pas pour une interdiction aveugle.
Ne voulant pas censurer brutalement, ils proposent de surtaxer les films pornographiques.

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La classification X voit ainsi le jour.
Elle est introduite par le décret du 30 octobre 1975 puis par les articles 11 et 12 de la loi du 30 décembre 1975. Elle concerne l’interdiction au moins de 18 ans et prévoit donc une taxation plus lourde pour le cinéma porno que celle fixée pour le cinéma dit traditionnel. Aucune subvention publique ne leur sera accordé, tout comme les salles qui le diffusent.

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Il n’est plus question de voir sur les devantures des cinémas, des images trop aguicheuses. Plus de fesses, de seins ou de filles dénudées. Plus de visuels, plus de photo.
Les producteurs et distributeurs vont se rabattrent sur les mots, sur les titres sulfureux des films. Des affiches typo, de la lettre peinte à la main, des couleurs flashy en aplat. Un placard judiciaire.
Le résultat ne se fait pas attendre, en régulant le marché, le gouvernement parvient à asphyxier le secteur.

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En 1974, 3 000 cinémas programment de la pornographie… 151 en 1976. En 1982, on comptait 95 salles. Aujourd’hui, ne reste qu’une seule salle en France, Le Beverley à Paris, a projeter encore et toujours des films pornos.
Internet est passé par là.

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Changement d’époque.
Il y a quelques années, Michaël Draï, journaliste, scénariste et réalisateur, retrouve un fond considérable d’affiches de films X des années 70-80.

Dans les années 60, après l’indépendance de l’Algérie, son grand père s’était installé à Lyon et se lança dans l’exploitation de salles de cinéma tout ce qu’il y a de populaire.
Années 70, devant la difficulté de pouvoir passer des nouveautés, il devient distributeur. Le film X s’imposa naturellement. Les gros succès commerciaux de l’époque, « L’infirmière a de Gros Seins », d’Alain Payet et « La Grosse Carmouille de la Garagiste », de Michel Berkowitch.

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En 1990, Michaël Draï rachète les archives de l’entreprise familiale et se retrouve avec des centaines d’affiches X.
En 2015, il décide d’organiser une exposition.
Devant le succès de la présentation de ces affiches, un projets de livre verra le jour : Pornographisme, affiches à caractère typographique. Le graphisme du livre est confié à l’atelier La Direction, Elsa Audouin et Aurélien Arnaud. Le livre sortira en 2016.

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Près de 50 ans après, on redécouvre ces affiches.

Les visuels ont disparu, il n’y'a plus que le mot pour créer le désir. Désir du mot, désir du corps.
Et rapidement, on constate que les mots ont un impact très fort. Que la sexualité et l’érotisme passent par l’imaginaire et que ça, les mots savent très bien le faire. Que c’est une histoire de langage. Nommer l’envie, la pulsion, le désir. Les mots comme véhicule de fantasmes.

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Sur la devanture des cinémas, les affiches ne ressemblent plus aux affiches classiques, visuelles et photographiques, mais deviennent de la signalétique. De la lettre peinte pour enseigne commerciale.

Des affiches 120 x 160 cm au fronton des cinémas.
Énormes. « La Grande giclée », des lettres explosants dans la rue.

Où les mots reviennent avec insistance. Des mots chocs sur fond coloré.
Des mots mais pas de nom, très rarement un nom de réalisateur, pas de nom de comédien. Un titre, seul. Anonymes, non signées, on ne retrouvera pas les auteurs.

Des mots choisis pour frapper le passant. Des mots qui vont souvent faire la différence… le succès d’un film pourra reposer sur un titre particulièrement fort.
Une surenchère qui promet toujours plus.
Toujours la mention « classé X », comme un rappel juridique d’une condamnation.

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Des mots choisis, toujours les mêmes.
Jamais le mot femme. Jamais, trop standard ou trop neutre.

La femme est toujours une salope, une petite salope, une grande salope, une salope blonde, une salope inassouvie… experte, affamée, prêt à tout.
Une putain souvent humide, qui mouille sa culotte. Beaucoup d’humidité sur les affiches.

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Cette salope peut être doctoresse, directrice, infirmière, garagiste, pompiste pompeuse.
Souvent, la voisine est une salope.

Contesse ou bourgeoise déchaînée. Pas trop ouvrière ou paysanne.

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Autrre grande catégorie, si elle n’est pas salope, la fille est vierge, une jeune vierge, encore pucelle. Débutante. Petite salope, petite pucelle…
On rencontre même une forme de grand écart, la « Vierge débauchée ». La « Débutante nymphomane ».

Pour les hommes, c’est presque plus simples, ils sont solitaires, pervers, mais surtout, ils se sont transformés en membre viril, point.
Un membre, un pénis bandant. Vigoureux. Qui va gicler, pénétrer, qui perforent, démontent, défonce, qui dépucelle ou possède.

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Un pompiste à grand tuyaux avec membre en fer.
Dur, dur, bien dur.

Une salope d’un côté, accompagné d’un membre dur.
A partir de ça, tous les oxymores et toutes les punchlines sont possibles et les auteurs de l’époque s’en donneront à cœur joie.

Aujourd’hui, quel regard portons nous sur ces affiches ? Cela paraît très loin, une autre époque, un autre siècle, une autre société. D’autres mœurs. On regarde ça comme si l’on était au zoo en train de se dire, mais comment vivaient nos parents ???

Nous sourions, et rions devant ces affiches.
Ces mots qui étaient placardés sur les façades des cinémas, ces mots n’existent plus dans l’espace public. Ils sont mêmes inimaginables dans nos villes. Que s’est il passé ?

La pornographie a envahi tout l’espace, toutes les consciences, de l’enfant de 10 ans au vieillard de plus de 80 ans, mais les mots de cette pornographie sont devenus privés. Les mots de la pornographie s’affichent sur l’écran d’ordinateur ou de smartphone de chacun.
La consommation de la pornographie est devenue une activité très individuelle, les mots ne sortent plus dans la rue.

Une infantilisation de la société ? Ou une reprise en main des mots du désir ?

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Catégories: Médias, Société | 1 commentaire

Un commentaire

  1. Dur Dur … :-)

    à noter les US redécouvrent aussi cet été leur patrimoine humide -> des centaines d’affiches ici https://filmartgallery.com/collections/porno avec évidemment plus d’image, plus ludique et facétieuse aussi on dirait…
    voir le I want you all http://www.nerdcore.de/2017/08/23/vintage-porn-posters-2/

    et à ne pas oublier, une autre manière de faire de ce côté-ci de l’atlantique, plus étrange et poétique que la beaufploitation avec par exemple les films de Borowczyk https://filmartgallery.com/collections/porno/products/the-beast-la-bete-1812

    bisous ;-)

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