10 avril 2018

Nous avons perdu tout sens de la réalité !

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C’est une photo de Douma en Syrie, qui revient après celles tout aussi terrible d’une autre attaque chimique. C’était il y a un an, et l’indignation était générale. On parlait déjà de ligne rouge franchie. Et de photo d’horreur à la Une des journaux.
Alors bien sûr que le débat avait eu lieu. Le même débat, montrer, ne pas montrer, réagir, dénoncer. S’indigner.

C’était il y a un an, pratiquement jour pour jour.
À la tribune de l’ONU, la représentante américaine tenait à bout de bras des photos insoutenables de jeunes enfants syriens gazés à Khan Cheikhoun.

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C’était il y’a 45 ans, presque un demi siècle, et Susan Sontag parlait déjà de ce que l’on a précisément sous les yeux.

« Souffrir est une chose; vivre avec les photographies de la souffrance en est une autre, et cela ne renforce pas nécessairement la conscience ni la capacité de compassion. Cela peut aussi les corrompre. La première image de cette espèce que l’on voit ouvre la route à d’autres images, et encore à d’autres. Les images paralysent. Les images anesthésient.
Un événement connu par des photographies acquiert un surcroît de réalité qu’il n’aurait pas eu sans elles.
(…) Mais aussi, après que ces images ont été imposées à notre vue de façon répétée, il perd de sa réalité. »
« Sur la photographie », 1973

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« La route a été ouverte »… La réalité qui, à force d’être photographiée à répétition, s’est transformée en image. Et l’on a vu la réalité s’éloigner… A force d’être insoutenables, les images le deviennent, soutenables.
Qu’on le veuille ou non, Bachar El-Assad nous entraîne dans l’horreur. En nous incitant à déplacer la ligne rouge, il repousse sur nous  son espace mortifère. L’indifférence n’y fera rien. Le dictateur syrien sait très bien qu’il nous a pris dans un pièce où nous allons sortir en lambeaux.

Surtout ne pas regarder derrière soi, surtout ne pas regarder le chemin parcouru depuis 7 ans.
Pas une manifestation contre l’horreur en Syrie dans les rues de Paris. Pas d’accord et peu de réaction pour stopper l’horreur. L’on nous dit que la communauté va réagir, qu’elle va bombarder dans les prochains jours… cela fait sept ans que l’on va réagir. Les mots sont précis, « Carnage chimique », crime de guerre, gaz neurologique… la ligne rouge a bien été franchie… comme la fois dernière. Les américains avaient bombardé une cible, sans conviction.

Nous ne réagissons pas car nous avons perdu tout sens de la réalité.
Au point de mettre en Une de Libération une image terrible cachée par un titre massif. Alors bien sûr que cela ressemble à une Une de dénonciation, mais une Une qui n’arrive plus à assumer. Qui placarde une photo censée nous faire réagir, mais recouverte par un titre qui masque tout.
Nous ne sortirons pas indemne.

 

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