26 février 2017

L’image emblématique

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« A partir du moment où une image en rappelle d’autres, elle excède ce qu’elle représente ».
Ce week-end, le quotidien Le Monde revient sur l’attribution du World Press Photo 2017, à l’image de l’assassin de l’ambassadeur de Russie tué à Ankara. Il donne la parole à Vincent Lavoie, professeur à l’université du Québec à Montréal, spécialiste de l’histoire de la photographie. Deux semaines après la polémique, l’universitaire pose un regard plus distancé.

[ Voir l'article L’homme en costume ]

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L’image serait en dialogue avec d’autres images ? Oui, bien sûr. Et l’image en dirait plus que ce qu’elle montre ?

L’historien Benjamin Stora, parlait déjà de ça en 2001 dans « La guerre invisible, Algérie, années 90 » :
« L’image nous renseigne plus sur la société qui la regarde que sur elle-même. »

Depuis quelques semaines, le Time présente sur son site « Les 100 photos les plus influentes de tous les temps ». Ce ne sont pas les meilleures photographies de tous les temps au sens artistique, mais celles qui régulièrement s’interposent à notre regard.

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« Certaines images sont sur notre liste parce qu’elles ont été les premières dans leur genre, d’autres parce qu’elles ont façonné notre manière de penser. Certaines ont été sélectionnées parce qu’elles ont changé notre façon de vivre, commente l’équipe du projet qui s’est aidée d’experts et d’historiens pour faire ce choix. Ce que toutes les photos partagent, c’est d’être des moments décisifs de l’expérience humaine. »

Cent images qui vont nous accompagner tout au long de notre vie et qui réapparaîtront en arrière plan à d’autres images.

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Comment regarder l’affiche d’Obama 2008, sans que se devine la photo du Che de Corda… Robert Doisneau après le Baiser de Times Square, les scènes d’humiliation à la prison d’Abu Ghraib derrière chaque image de torture.

Et c’est peut-être dans cet « entre deux images » qu’il se passe des choses intéressantes.

Pour le WWP 2017, la photographie renvoie à deux photographies ayant obtenu le même prix prestigieux.

L’assassinat du leader japonais Inejiro Asanuma, photographié par Yasushi Nagao, WWP photo 1961.
Et l’exécution d’un prisonnier Vietcong par le chef de la police du Vietnam du Sud, photographié par Eddie Adams, WWP photo 1968.

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Deux exécutions en direct comme la photo primée. A l’époque, pas de polémique. Le photographe était au cœur de l’action et avait saisi l’« instant décisif » de l’assassinat sous ses yeux.
Mais les exécutions restent rares dans le palmarès du WWP depuis sa création en 1955.

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Depuis quelques années le WWP était décrié. Il récompensait des images plus esthétiques, plus travaillées, s’éloignant de l’épicentre de l’actualité. On soupçonnait même des retouches systématiques. La photographie journalistique se transformerait en photographie plasticienne. Où l’émotion primerait sur l’information. La photographie n’était plus une preuve, mais une image forte. (voir le WWP 2014 où certains l’on confondu avec une pub pour smartphones !!!)

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La première photo à avoir marqué les esprits sur ce changement de regard, est certainement la « Madone de Bentalha » primée en 1998. Une photographie prise en Algérie par Hocine Zaourar de l’AFP.

Image troublante car tout le monde avait senti les références à la peinture classique, aux représentations de la Vierge.

A la une des journaux du monde entier (750 Unes internationales), on ne voyait pas uniquement ce que le photographe avait saisi de cette horreur algérienne…

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Le photographe n’avait pas eu accès à l’épicentre de l’événement mais se retrouvait dans le deuxième cercle de l’onde de choc : les proches, les familles, les curieux. Ce qui explique en partie qu’il avait photographié surtout des femmes, non pas parce qu’elles sont épargnées par les massacres, mais parce que c’est un fait de culture commun à toutes les civilisations méditerranéennes que la douleur des femmes y soit extrêmement visible. Les femmes algériennes pleurent, manifestent publiquement leur douleur, crient.

On photographie l’émotion, la compassion.

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Bien sûr que dans ce fait d’actualité internationale, il y avait quelque chose de révoltant et pourtant ce n’est pas la tragédie qui nous touchait, nous interpelait… on sentait que cela venait de plus loin.

On voyait une madone, habillée de bleu, une descente de croix, on ne voyait plus une mère algérienne ayant perdu son enfant et hurlant sa douleur. On voyait une Piéta de Bellini. Une « Déploration sur le Christ mort » de Bronzino.
Un écran culturel nous masquait la réalité sanglante de l’Algérie des années 90.

Peut-être même Pasolini quand il filmait « L’Évangile selon saint Matthieu ».

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La présence des deux femmes imposait la préoccupation maternelle. Les vêtements amples et plissés évoquaient le linceul autant que la robe de la Vierge. Mais par ailleurs, la femme pleurant suggérait le Christ descendu de la croix consolé par la vierge mère en bleu. Il y avait quelque chose de très troublant, dans la confusion des rôles !

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Et puis le bleu, ce bleu que l’on a vu des centaines de fois sans faire attention, dans les églises ou dans les livres d’art.

Ce bleu qui est la couleur de la Vierge Marie depuis le 12ème siècle en Occident. Une couleur précieuse, du Lapis-Lazuli, qui était réservée à la représentation de la Vierge et de ses vêtements. Au Quatroccento (15ème siècle), les contrats des peintres précisaient l’utilisation de ce pigment. Une Vierge de Philippe de Champaigne en bleu Mapis-Lazuli.

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Cette femme douleur algérienne rappelle tout autant les mater Dolorosa du Caravage que la Pietà de Michel-Ange. Que ce soit une héroïne chrétienne qui stimule les réflexes de notre imaginaire dit à la fois la puissance et les limites de cette image terriblement occidentale, et son ambiguïté devant l’actualité en terre d’Islam.

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On ne parlait pas encore du travail d’Aby Warbug sur la « Survivance ». Les images et la mémoire.
Qu’est-ce qui fait qu’une image ancienne réapparait à travers une plus récente. Qu’est-ce qui fait que nous nous trouvons ému par une image qui en appelle une autre ?
Mais finalement où se localise notre émotion ? Sur l’image que l’on a sous les yeux, ou sur celle enfouie au plus profond de nous ?

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L’histoire du World Press Photographie est truffée de Pietàs qui pleurent leurs enfants sur les ruines de la guerre.  Ces images-là sont devenues plus acceptables que la réalité des massacres.
« Les gens ne veulent plus voir de sang ». Alors on leur offre un symbole qui appelle la compassion. On leur offre des photos réminiscence de la peinture classique.

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Il y a les grandes photos, et puis, plus rares il y a les îcones, les images emblématiques, la « Madone de Bentalha » appartient à cette deuxième catégorie.

Mais qu’est-ce qui fait la différence ? Qu’est-ce qui fait qu’une image entre dans la légende et s’inscrit dans l’inconscient collectif ?

C’est souvent l’alchimie de deux éléments.

> Tout d’abord, l’image ne doit pas être trop précise, pour que chacun puisse y voir ce qu’il a envie d’y voir. Elle ne doit pas évoquer un temps ou un espace déterminé, être peu informative, bref être le moins « contextualisée » possible. C’est pourquoi l’image emblématique est en général recadrée très serrée pour être centrée sur les personnages, comme ici sur la femme en douleur et celle qui l’accompagne. Rien de l’Algérie, rien du moment particulier, rien de ce qui se passe autour. Il faut enlever les autres personnages.

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> Mais cette condition ne suffit pas. Il faut aussi que cette image engage le spectateur dans quelque chose qu’il ne maîtrise plus. Il faut l’amener dans un jeu de résonance intérieure où il se sente à la fois enveloppé par elle et confirmé dans son appartenance à l’ordre humain.
Il faut toucher là où c’est essentiel.
Il existe peu d’archétype qui fondent l’ordre humain : les liens de filiation réelle (la maternité) et symbolique (l’ordre paternel) et les limites infranchissables de l’humain (la mort, la folie, la transfiguration spirituelle).

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Donc ça va tourner autour de ça. La maternité, la mort, l’extase ou la folie.

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Les vêtements amples et plissés évoquent le linceul autant que la robe. Mais par ailleurs, la femme qui pleure rappelle le Christ descendu de la croix consolé par la vierge mère en bleu. Le choc de ces deux modèles opposés (deux femmes pleurant leurs proches et une mère consolant son fils) crée une tension dynamique troublante qui rend l’image sidérante. On comprend et on ne comprend pas.

Mais pour que ce soit encore plus fort, il faut que l’on se retrouve dans l’image sans le vouloir.

Et si nous étions présents dans cette image par l’ombre portée sur le mur, qui pourrait être la nôtre, penchée sur la scène. Une ombre qui évoque à la fois la présence menaçante de la mort qui va à son tour prendre cette femme ou, au contraire, le spectre du disparu présent à ses côtés.

Cette ombre qui nous trouble intérieurement.

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Alors que la conscience voit dans cette image une douleur et une compassion maternelle, notre inconscient y voit roder la mort.
Mais si cette ombre est la mienne, ne suis-je pas moi-même, la mort qui rode ?

Finalement la mort que l’on avait mise à distance, réapparait sous une forme clandestine, à peine visible.

C’est souvent par le biais de la culture que l’émotion nous rattrape. Mais de quelle émotion s’agit-il ? Émotion culturelle, oui, … mais il y a autre chose, c’est sans doute une émotion qui traverse le temps et n’a que peu de lien avec l’actualité.

« Les émotions passent par des gestes que nous effectuons sans nous rendre compte qu’ils viennent de très loin dans le temps. Ces gestes sont comme des fossiles en mouvement. »
Georges Didi-Huberman (Quelle émotion ! Quelle émotion ?)

Et si la culture nous servait aujourd’hui de voile opacifiant pour ne pas voir le monde, pour détourner notre regard ! Mais vers quoi ?
Depuis longtemps, nous avons tous récupéré des fossiles qui ne demandent qu’à revivre en émotion.

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