07 mai 2017

L’homme en feu

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Traditionnelles manifestations du 1er mai en France, et à Paris, près de la place de la Bastille, les choses dégénèrent rapidement.
En marge d’un défilé syndical, un homme jette un cocktail Molotov contre un groupe de CRS. La combinaison du CRS s’embrase. Le policier sera grièvement brûlé aux mains et au visage. Dans les rangs de la police, cinq autres personnes seront blessés.
Du côté des manifestants, peu ou pas d’images, et peu d’informations sur le nombre de blessés.

[Voir la chronique :  L'aveuglement de l'état ]

Un responsable SGP Police-FO, précise qu’il s’agit « très clairement de groupes constitués, des groupes extrémistes connus de nos services. Ils étaient très bien équipés avec des cocktails Molotov, des projectiles incendiaires, des cailloux dans les poches, des lance-pierres etc. Tout ce qui peut blesser, voire blesser mortellement, les forces de l’ordre ».

La photo de l’homme en feu va être massivement diffusée le jour même, et le lendemain matin, elle se retrouvera à la Une de nombreux journaux français et étrangers. Elle fera le tour des réseaux sociaux en quelques heures.

La quotidien espagnol ABC titre à sa Une « Paris brûle à six jours de l’élection présidentielle ».
Le message est simple. Entre les deux tours de l’élection présidentielle, la France est en feu.

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Zakaria Abdelkafi, l’auteur de la photographie, est syrien originaire d’Alep. Il est arrivé en France en 2015 pour se faire soigner, après avoir perdu un œil dans les manifestations anti Bachar Al-Assad. Il travaille pour l’AFP.
Le fait que ce soit un photographe venant d’un pays en guerre, en dit long sur la réception de cette image.

Plusieurs médias français vont insister sur ce détail, « le photographe vient d’un pays en guerre ».
Le Monde titre un article : « Comment un photojournaliste syrien a signé la photo du CRS en flammes à Paris »

Le storytelling se met en place et les mots racontent immédiatement une histoire : Syrien-CRS en flammes-Paris = La France, à la veille de nommer un nouveau président de la République, est à feu et à sang… comme un pays en guerre !!!

Le rapport de force avec la police, provoqué par un petit groupe de militants Black Bloc, ultra violents (antifasciste, anarchistes, autonomes), c’est ce que Zakaria Abdelkafi recherche en priorité. « Cela fait deux mois que je les ai repérés dans les manifestations. J’étais au courant de leur attitude face à la police. Dès que je les repère dans une manifestation, je me rapproche le plus possible. »

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Pour lui, il s’agit d’être là au moment où la violence est la plus perceptible. Jets de pierres, de bouteilles en verre. Les CRS répliquent par des tirs de grenades lacrymogènes.
Un homme encagoulé lance un cocktail Molotov, le feu jaillit. L’homme crie et ceux qui l’entourent essayent d’éteindre les flammes.

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Le feu ne laisse pas indifférent.
Nous avons sous les yeux l’image d’un homme qui va se retrouver blesser à vie et pourtant nous ne voyons que les flammes impalpables. L’homme a disparu dans l’image. Sa souffrance, ses blessures, ce n’est qu’après coup que l’on va les associer à cet instant précis.
Là, devant la photo, on ne prend pas conscience qu’un homme est entre la vie et la mort.

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Il y a de la fascination pour le feu. Regarder le feu et ressentir l’effet hypnotique.
On ne comprend pas ce que l’on a sous les yeux, car ce que l’on voit est en perpétuel mouvement. Notre regard n’arrive pas à se fixer. Tout cela n’a pas de densité, de matérialité, il n’y a que la couleur et l’effet enveloppant. L’essence et l’embrasement n’ont pas d’origine, le feu agit comme un voile.

Le feu est une faille dans notre regard où nous plongeons sans percevoir ce qu’il y a derrière.
C’est peut-être cela qui nous fascine, de sentir que le feu est une forme d’irréalité. Impalpable.

Quelque chose brûle devant nous et se reflète dans nos yeux. Devant l’image, devant les flammes nous ne détournons pas le regard, nous sommes bien au contraire attiré par cette lumière qui risque de nous brûler.

 

Le feu, l’occasion de parler de trois artistes.

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« Peu avant 7 heures hier soir, les habitants de Westminster et des quartiers de la rive opposée de la rivière, ont été effrayés par le déclanchement d’un des incendies les plus terribles dont ils ont été témoin depuis de longues années : les chambres des Lords et des Communes et les bâtiments adjacents étaient en feu. » (Le Times de Londres du 17 Octobre 1834)

Dans la nuit du 16 octobre 1834, William Turner, sur l’autre bord de la Tamise, témoin de l’incendie du Parlement. Rapidement il essaye de mettre en forme, à l’aquarelle, l’embrasement du bâtiment.
Il réalisera quatre peintures où l’on sent bien que les flammes envahissent bien au delà du Parlement.

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En 2005, Bill Viola dévoilait une vidéo “Fire woman”.

Une silhouette féminine, immobile, devant un mur de flammes, immense, plus de six mètres de haut. La lenteur, la sidération devant ces flammes géantes.
On ne sent rien de l’imperceptible mouvement de cette femme qui avance jusqu’à tomber dans une étendue d’eau servant de miroir au feu.
Et l’on découvre qu’elle était devant un reflet où maintenant tout se brouille, le feu et l’eau, formes ondoyantes et couleurs des flammes. Les flammes ne brulent plus, elle se transforment en motifs abstraits. Et là encore, le regard du spectateur ne sait plus à quoi se raccrocher. La surface redevient calme et stabilisée… le feu a disparu.

[Voir la chronique : Epsaa1- « Three women » ]

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Ryan Mc Ginley “Wet Blaze”, 2013

Quelque chose attire et fascine dans les photographies de Ryan Mc Ginley. Des adolescents, nus, courant, sautant dans la nature, la nuit. Et puis le feu qui éclaire, qui réchauffe. Le feu, l’eau. Des images de rêve, de réalité. On ne sait plus où l’on est. Ce n’est plus l’adolescence transgressive de Larry Clark ou Nan Goldin, on a basculé dans autre chose… de l’image inconsciente.

[Voir la chronique : « Life adjustment center »L'homme à vélo]

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