16 février 2017

L’homme en costume

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Le photographe turc Burhan Ozbilici a remporté le premier prix du 59e World Press Photo 2017, la « palme » du photojournalisme. Il a pris cette photo quelques secondes après l’assassinat de l’ambassadeur russe à Ankara, Alexeï Karlov, par un policier turc, le 19 décembre 2016. La photo est stupéfiante, on y voit le meurtrier célébrer son crime, arme au poing et bras levé. Il vient de tirer neuf balles. Le corps de l’ambassadeur gisant à ses pieds.
L’image fut rapidement diffusée dans les médias. En quelques heures elle a été visionnée 18 millions de fois.

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Une infographie de Libération nous précise les caractéristiques du WWP depuis sa création en 1955.
58 photos couvrant principalement les conflits, les catastrophes, les manifestations… tout ce que l’on retrouve au quotidien, comme informations anxiogènes dans les médias.
L’actualité de l’Asie, du Proche-Orient et de l’Europe.
50% des images primées sont horizontales.

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Pour cette édition 2017, plus de 5 000 photographes issus de 125 pays ont présenté plus de 80.000 images au jury. Parmi eux, 45 ont été récompensés dans 8 catégories différentes.

« C’était une décision très, très difficile, mais à la fin, nous avions le sentiment que l’image de l’année était une image explosive qui témoignait vraiment de la haine de notre époque », a commenté Mary F. Calvert, membre du jury.

Pour Joao Silva, photographe du New York Times, cette image d’un homme qui « avait clairement atteint un point de rupture » représente tout ce qu’il se passe à travers le monde aujourd’hui. « C’est le visage de la haine ».

Mais la photo primée ne fait pas l’unanimité. Loin de là.
Le Président du jury, Stuart Franklin, se désolidarise du choix retenu en signant un édito virulent dans le Guardian.
« Cette image de la terreur n’aurait jamais dû devenir la photo de l’année », écrit-il, tout en saluant « le sang-froid, la bravoure et la compétence du photographe ».

« La photo d’Ozbilici est, sans conteste, percutante. Pourtant, alors que j’étais absolument d’accord pour lui décerner le prix de la catégorie informations générales – qu’il a également remporté – j’étais fermement opposé à ce qu’elle devienne la photo de l’année.
Mes arguments ont perdu de justesse. J’ai voté contre.
Désolé, Burhan. C’est la photographie d’un meurtre, d’un meurtrier et d’une victime, les deux présents sur la même image. Moralement, la publication de cette photo est aussi problématique à publier qu’une décapitation terroriste. »

« Pour être clair, ma position morale n’est pas que le photographe bien intentionné doive se voir refuser la gloire qu’il mérite; c’est plutôt que je crains que nous n’amplifions le message terroriste à travers la publicité qu’amène le premier prix ».

Cette photographie poserait un problème moral.
Publier cette image ce serait en faire une chambre d’écho à la haine revendiquée par les terroristes.  C’est ce qui va retenir l’attention des critiques.

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Laurent Abadjian, dans Telérama, ne dit pas autre chose.
« Avec ce choix, le World Press Photo ne valorise-t-il pas la violence d’un geste plutôt que le seul travail d’un photographe ? » Et de conclure : « Le jury du World Press donne une prime non plus au regard, à la distance, au libre arbitre, qui sont le lot quotidien des photographes pour mettre en avant une écriture simple, mais devient le vecteur d’un action insupportable et inepte, sans recul et sans réflexion ».

Réaction diplomatique mardi 14 février, l’ambassade russe à Ankara s’est élevée contre une décision « démoralisante », estimant qu’elle traduisait une « déchéance complète de l’éthique et des valeurs morales. Faire la propagande de l’horreur du terrorisme est inacceptable ».

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Et pourtant, l’an passé, Jean-François Leroy, directeur du festival international du photojournalisme Visa pour l’Image se voulait rassurant après plusieurs années de polémiques : « Le World Press Photo 2016 semble avoir reconnecté avec les racines qui faisaient l’essence de ce prix. »

La photo primée de Warren Richardson faisait l’unanimité. Une photo n&b à la Capa, du vrai photojournalisme.
Il ne s’agissait plus cette fois d’image mise en scène, de photographie retouchée, de lumière recréé ou de procès d’esthétisme cédant à la tentation de la photographie plasticienne.

 

Cette année c’est autre chose. Personne ne parle de l’image, de ses qualités photographiques, on ne parle que de l’action.
La conclusion s’impose à certains : il n’aurait pas fallu primer cette photographie. Ce que l’on montre c’est un terroriste en action, donc c’est de l’apologie ! Et donc c’est insupportable. Inacceptable.

En 2001, au moment de décerner le titre de « Personnalité de l’année », le magazine Time avait posé la même question. Car bien évidemment qu’après le 11 septembre, la personnalité de l’année était Oussama Ben Laden, mais il était moralement inacceptable de le mettre à la Une de l’hebdo. L’indignation avait été considérable en 1979, quand le Times avait choisi l’Ayatollah Khomeini, comme personnalité de l’année. En 2001, on choisit Rudolph Giuliani, le maire de New York.

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Même questionnement au moment des attentats du 13 novembre à Paris et du 14 juillet, à Nice.
Comme le titrait Libération : « Terroristes Faut-il les montrer ? »

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Mais revenons à l’image primée, car l’on sent bien qu’il y a quelque chose qui dérange dans cette photographie.
Quelque chose que l’on n’arrive pas à préciser !

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En décembre dernier, au moment où l’ambassadeur était abattu, on avait parlé de la force de cette image par ses références cinématographiques, « Reservoir Dogs » et « Pulp Fiction » de Quentin Tarantino. Le fait que la prise de vue soit faite de face avec le risque prit par le photographe.
En oubliant de s’attarder sur un détail très présent. Le costume du criminel.

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Car sur la photographie de Burhan Ozbilici, le terroriste agissant au nom de l’Etat Islamiste n’est pas conforme à l’image que l’on a généralement de lui. Il est habillé d’un costume classique noir avec chemise blanche et cravate. Agent de sécurité, cette, mais pas que.

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Choix moral, indécence, choix inepte… mais il y a une autre histoire.

Et ça apparait au tournant des années 80 cette histoire de costume. C’est le capitalisme relooké en néo-libéralisme.
Cette doctrine inspirera Margaret Thatcher au Royaume-Uni, Ronald Reagan aux États-Unis. Dérégulation des marchés et casse sociale. « Ambitions » l’émission télé de Bernard Tapie.

C’est Francis Fukuyama en 1988,  proclamant « la victoire totale de l’Occident et des valeurs néolibérales dans la guerre froide. » La fin de l’histoire avec la victoire d’une forme moderne de capitalisme.

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Et cette doctrine a une image, celle de l’homme blanc, 35/45 ans, dynamique, en costume noir, chemise blanche.
L’image qui se met en place, c’est celle du winner. Du trader habillé en Armani, faisant monter l’adrénaline en salle de bourse.

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En 1979, l’artiste américain Robert Longo s’empare de cette image du costume qui apparait dans les médias.
Il décide de concurrencer l’industrie culturelle en produisant ses propres archétypes de violence contemporaine, urbaine, glacée et glamour.

Sur le toit de son atelier, il convoque devant son objectif photographique, des proches (dont Cindy Sherman et Larry Gagosian, en robe noire et costume-cravate), auxquels il envoie des objets. Il leur lance des balles de tennis qu’ils doivent esquiver. De ces séances, l’artiste va tirer une cinquantaine de grands dessins au fusain sur fond blanc, sur lesquels se découpent des hommes et des femmes suspendus dans le temps et dans l’espace, surpris dans des contorsions corporelles diverses, enserrés dans des costumes-cravates et des tailleurs.
L’image de l’Homme néo-libéral prend forme.

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À l’origine de cette série « Men in the Cities », se trouve la vision de deux gangsters abattus dans le film « The American Soldier » de Rainer W. Fassbinder (1970). Les corps sont touchés par des balles invisibles, mais le filtre du cinéma transforme la chute en un instant de grâce. « Je pense que le public américain a toujours été fasciné par les photographies authentiques de morts ou de gens en train de mourir », explique Longo en 1986, « mais lorsque les films et la télévision ont fait leur apparition, ils ont donné une version stylisée de ces images. La façon dont les gens meurent dans les films a fini par remplacer la danse et le sport. »

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Encore une histoire de costume noir.

2006, « La question humaine » de Nicolas Klotz.
Un film troublant sur ce monde de la finance, des marchés boursiers. Avec le stéréotype du golden boy en costume Armani noir, parfaitement taillé. Une scène du film résume l’état d’esprit de l’époque : un groupe de jeunes hommes, tous vêtus de noir, de dos, en train de plaisanter face à leurs pissotières respectives : élégance, jeunesse, uniformité absolue. Ils se ressemblent, ils sont débordants d’énergie, fous d’eux-mêmes et de leur image.

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Et puis, plus tard, quelque chose de violent apparait. La mémoire, le temps, les camps, la Shoah… la boucle avec le néo-libéralisme.
Le costume raconte autre chose.

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C’est peut-être ça qui dérange dans l’image primée, de voir un homme en costume, une arme à la main.
Comment un homme habillé comme un trader de la City, peut-il prendre une arme, tirer sur un diplomate et pire encore crier « Allah akbar » !!!! ??

Ce n’est pas qu’une question de morale. Cette confusion visuelle nous est insupportable.
C’est peut-être bien cette extrême violence que l’on perçoit dans l’image primée par le WWP2017.

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Dans une émission d’Arrêt sur Image (décembre 2016) consacrée aux enquêtes dessinées, Daniel Schneidermann posait une question au journaliste Benoît Collombat et au dessinateur Etienne Davodeau, venu parler de leur livre « Cher pays de notre enfance » consacré au SAC (Service d’Action Civique) et à son impunité.

« — Aujourd’hui, ce serait quoi l’équivalent du SAC dans les années 70, ce serait quoi le film infaisable comme « Le juge Fayard » tourné en 1977 par Yves Boisset ? »
« — Sans aucun doute, ce serait lié à la violence des marchés financiers… les politiques n’ont plus aucun pouvoir, le financiers ont la main sur tout, c’est d’une extrême violence ! ».

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