03 mai 2017

L’Événement

L EVENEMENT -

On m’avait dit que ce n’était pas une lecture mais une mise en espace du texte d’Annie Ernaux, « L’Événement ».
Ce court texte, écrit en 2000, est un récit autobiographique courant sur trois mois de la vie de l’auteure, trois mois séparant la période où elle se découvre enceinte et les jours qui suivent son avortement.

Dans le programme Annie Ernaux revient sur le contexte.

« — Quand j’ai entrepris d’écrire L’Événement, il y avait vingt-cinq ans que la loi Veil, en autorisant l’IVG, avait mis fin aux avortements clandestins, pratiqués le plus souvent dans la souffrance et des conditions sanitaires déplorables. Jusque-là, tout le monde connaissait des filles et des mères de famille décédées au cours d’un avortement ou de ses suites infectieuses. Il en mourait des centaines par an. »

« — J’avais fait partie, moi aussi, à 23 ans, de celles qui devaient chercher, dans l’horreur et l’affolement du temps qui s’écoule, une « solution », c’est-à-dire une adresse secrète et de l’argent pour payer la faiseuse d’anges, ou alors se résoudre à introduire soi-même dans son utérus l’un de ces objets dont la liste suscite aujourd’hui l’incrédulité et l’effroi. Moi aussi j’avais fait silence ensuite sur ce moment de ma vie. Il ressurgissait néanmoins avec une étrange violence lorsque j’entendais par hasard La Javanaise, une chanson qui l’avait accompagné. J’éprouvais de plus en plus une culpabilité diffuse, celle d’avoir été capable, trois décennies plus tôt, de transgresser la loi au risque d’en mourir et de ne pas oser transgresser l’actuel silence social par l’écriture, dépourvue, elle, d’enjeu vital. »

 

Dimanche 30 avril, c’est la dernière date au Studio-Théâtre de la Comédie Française du Carrousel du Louvre. La salle est petite et nous nous asseyons au troisième rang pour être près de la scène. Une femme s’approche et dépose devant moi une feuille de papier « Réservé ».
Le spectacle va commencer dans cinq minutes.
Je me retourne, Annie Ernaux arrive au bout du rang, elle prend la feuille de papier.

Elle enlève son imperméable crème et et s’assoit.

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Noir dans la salle, lumière, Françoise Gillard est assise sur une chaise retournée, les mains sur les genoux. Une chaise que l’on trouve communément dans les écoles ou les administrations.
L’actrice porte un pull vert et des chaussures plates noires.

Elle regarde droit devant elle. Au bout de quelques minutes elle commence à dire les mots d’Annie Ernaux. D’une voix neutre, régulière, sans émotions particulières.

« — Au mois d’octobre 1963, à Rouen, j’ai attendu pendant plus d’une semaine que mes règles arrivent. » Et commence le récit d’un avortement annoncé.

Là, devant moi, Annie Ernaux regarde la scène et écoute ses mots.
Les mots de sa vie.
Des mots choisis où tout est précisément décris. Plus de trente ans après.

Durant ces trois mois de 1963, Annie Ernaux a pris des notes sur son agenda.
Sur scène, à chaque fois que la comédienne évoque cet agenda, elle lève la main dans un geste plein délicat, l’index et le pouce reliés, comme pour écrire. « — J’ai commencé d’écrire sur mon agenda tous les soirs, en majuscules et soulignés : RIEN. » Un geste horizontal.

Et puis toujours ce ton neutre, cette régularité de la voix.

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La révélation de la grossesse, le secret, la culpabilité infligée (par les soi-disant copains/copines, par les médecins…), la clandestinité, le temps qui passe inéluctablement, la course contre la montre, la recherche de la faiseuse d’ange.

La loi. C’est une voix off masculine qui dit ce qu’est la loi à cette époque :

« — Sont punis de prison et d’amende
1) l’auteur de manœuvres abortives quelconques ;
2) les médecins, sage-femmes, pharmaciens et coupables d’avoir indiqué ou favorisé ces manœuvres ;
3) la femme qui s’est fait avorter elle-même ou qui y a consenti ;
4) la provocation à l’avortement et à la propagande anticonceptionnelle.
L’interdiction de séjour peut en outre être prononcé contre les coupables, sans compter, pour ceux de 2e catégorie, la privation définitive ou temporaire d’exercer leur profession. »

Et puis l’avortement lui-même. Tout est très précis et c’est une véritable découverte pour moi qui n’a jamais cherché à savoir concrètement comment se passait un avortement. La sonde, l’écoulement du sang, le foetus, le curetage.
La violence, l’extrême violence.

La scène est vide et les mots remplissent absolument tout. Les lieux, les personnages, le corps, la chaire.
Sans élever la voix, sans crier, sans hurler, on ressent précisément la souffrance sourde de cette fille de vingt trois ans.

Soudain Françoise Gillard se lève tenant le dossier à bout de bras… le foetus vient d’être expulsé.

L EVENEMENT -

« — J’ai fini de mettre en mots ce qui m’apparaît comme une expérience humaine totale, de la vie et de la mort, du temps, de la morale et de l’interdit, de la loi, une expérience vécue d’un bout à l’autre au travers du corps. »
« — Et le véritable but de ma vie est peut-être seulement celui-ci : que mon corps, mes sensations et mes pensées deviennent de l’écriture, c’est à dire quelque chose d’intelligible et de général, mon existence complètement dissoute dans la tête et la vie des autres. »

La lumière s’efface, les applaudissements envahissent l’espace de la salle.
Ernie Ernaux se lève discrètement, elle enfile son imper. Un homme s’approche : « Merci, merci pour ma mère. »
Elle disparait rapidement, en silence, par la porte du côté.

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