18 novembre 2017

L’esthétique de la ZAD

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« Notre-Dame du land art », c’est le portfolio du M Le magazine du monde du 11 novembre.
Entre un article sur Anne Hidalgo, la « reine maire », un tableau du Christ qui aurait été peint par Léonard de Vinci, Hollande et l’après Elysée, on feuillète sans s’arrêter sur les photos de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. ZAD, zone d’aménagement différée, rebaptisée « zone à défendre », qui s’étend sur des milliers d’hectares au nord-ouest de Nantes.
Un projet controversé choisi pour accueillir le futur aéroport du Grand Ouest, et dont personne aujourd’hui, ne voit l’issue.

Louis Matton a photographié des objets qui « signalent » la présence des habitants de la zone.
Le jeune photographe a séjourné à plusieurs reprises dans la ZAD, entre 2012 et 2015. Louis Matton a obtenu la Mention spéciale du jury du prix levallois 2017.

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Et puis, la semaine dernière, l’envie de revenir sur les photographies de Louis Matton. On repense au titre de l’article (un titre à la Libé de la grande époque). Il y a quelque chose que l’on n’a pas vu au départ. « Notre-Dame du land art »
On va aller chercher d’autres images parues en octobre, toujours dans le M. Un article sur l’accessoire de mode qui prendrait aujourd’hui la première place dans l’industrie de la mode.
C’est le parpaing que l’on avait repéré. La photographie d’un sac malmené par une pastèque menaçante sur un parpaing brut.

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Des photos signées Zoe Ghertner.
Un sac Salvatore Ferragamo, en cuir de veau clouté, recouvert d’une pochette en PVC.
Plus loin, un sac Acne Studios, en cuir de veau souple, écrasé par un pneu. Une chaise qui déforme du cuir d’autruche…

De revenir au portfolio du Monde. Et de sentir le malaise se préciser.

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De mettre les photos en vis à vis, et de relire les mots de Louis Matton.
« C’est une esthétique du “do it yourself”. Avec trois fois rien, on peut réaliser des objets qui ont une plastique particulière ». Des bricolages inventifs. « Ces objets signalent la présence des habitants, ils sont la marque que le territoire des “aménageurs” a été englouti dans celui des occupants »
Cela parlerait de lutte, d’occupation, de masque à gaz et de cocktail Molotov. Cet aspect de la violence est très lointain, trop lointain…
A l’inverse, le discours et les images évoquent le monde de l’art contemporain, des 
installations.

Et c’est bien cette esthétique qui passe mal. L’esthétisation du monde qui nous envahit. Qui nous submerge.
Louis Matton développe une démarche photographique qui recycle la réalité en utilisant « un filtre » esthétique. Tout devient graphique. Tout devient plastiquement beau.
La violence, la guerre, l’horreur… tout est passé au filtre.
Alors bien sûr que les éléments de la réalité sont là, la barricade, le cocktail Molotov, l’élément de survis au milieux de la nuit.
Mais ce n’est pas ce que l’on voit.
Ce que l’on voit c’est le « work in progress » qui nous est proposé, à se demander si ces zaadistes ne sortent pas tous d’écoles d’art ?
Le regard est emmené ailleurs. Le regard est détourné de la réalité de la ZAD. L’esthétique a éloigner la violence du terrain. Le titre de l’article se précise, la ZAD serait devenu un vaste support à interventions plasticiennes proche du Land Art.

De là a imaginer des shooting de mode, avec mannequins, lumières et accessoires au milieu de la ZAD, il n’y a qu’un pas.

Février 2014, moment fort de mobilisations contre le projet d’aéroport. Une des nombreuse manifestation où la police interviendra avec une extrême violence. Soixante dix personnes seront admises à l’hôpital, dont deux blessées grièvement à l’œil.

Quentin Torselli a reçu un projectile tiré par la police. Le service ophtalmologique du CHU de Nantes a déterminé qu’il s’agissait d’une balle de flashball ou de LBD 40. La doctrine d’emploi de ces armes dites non létales, interdit pourtant aux policiers de tirer dans la tête des manifestants. Elles sont soumises à une distance réglementaire. Quentin Torselli perdra son œil gauche.

Protesters face off with French CRS riot police as clashes broke out at a march in Nantes, western France, during a demonstration against the construction of a new airport in Notre-Dame-des-Landes

Depuis quelques années, la violence contre les citoyens prend une autre forme. On est passé d’un maintien de l’ordre, à des actions qui peuvent s’apparenter à des pratiques de guerres urbaines. Quand on tire, délibérément dans la tête de quelqu’un, on ne cherche pas à désamorcer la violence, on cherche à blesser gravement un individu. (La même année, Rémi Fraisse, sur la ZAD du barrage de Sivens, sera tué par une grenade offensive, une arme de guerre.)

Ethique/Esthétique/Politique, quoi montrer de la réalité ?
Comment l’image s’articule entre ces trois éléments ?
Comment traiter de la situation du monde ? Comment avoir un travail critique ?
Dés lors que l’on attire l’attention du spectateur sur de l’esthétique, on le détourne de l’actualité. L’esthétique agit comme élément séducteur, un rempart contre la réalité. L’image devient acceptable. Agréable. Elle devient politique.

L’esthétique a toujours à voir avec le politique,  donc avec l’éthique. Faire des images, c’est toujours choisir. Toujours.

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Catégories: Médias, Photographies | Laisser un commentaire

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