11 décembre 2016

Les hommes qui marchent

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C’est la dernière salle de l’exposition « Soulèvements », imaginée par Georges Didi-Huberman.

S’assoir, simplement, dans l’obscurité.
S’assoir et regarder des gens passés à l’écran, de droite à gauche, de gauche à droite.
Regarder en silence, sans rien dire.

C’est une vidéo de Maria Kourkouta.
« Idomeni, 14 mars 2016. Frontière gréco-macédonienne. »

En mars 2016, la Macédoine ferme sa frontière avec la Grèce. Douze à treize mille migrants sont bloqués à Idomeni. Quelques centaines d’entre eux tentent cependant, dans l’après midi du 14 mars, de passer la frontière par une route alternative contournant la barrière de barbelés.

Maria Kourkouta a posé sa caméra à quelques mètres d’un chemin provisoire. Elle filme le mouvement de ces migrants syriens qui ont quitté leur pays, et qui continuent leur « soulèvement » ici, en Europe en marchant.

« Ces personnes sont des migrants qu’on essaie de tenir à distance. Donc, fatalement, on les met dans l’obligation de se soulever par rapport aux frontières et aux obstacles qu’on leur dresse. Les migrants sont notre chance de soulèvement. Ils ont une puissance que nous avons tendance à avoir oubliée. Donc ils vont, sans doute, nous apprendre beaucoup de choses. » G. Didi-Huberman.

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Voilà à quoi nous en sommes réduits.
À regarder dans un musée parisien, le Musée du Jeu de Paume, une vidéo de migrants syriens fuyants le chaos de leur pays. Ils marchent dans la boue, ils marchent dans un champ, à quelques centaines de mètres de la frontière dont on aperçoit la clôture.

Certains se tournent vers la caméra, d’autres font un petit signe de la main.

Un petit signe, à nous, dans le noir, assis dans un musée. Nous sommes assis, et eux marchent. Ils ne se posent pas de question, il faut marcher pour vivre.

Il n’y a plus que le filtre de la culture pour nous mettre en relation avec la tragédie du monde. Le fossé est immense. C’est le fossé de la Méditerranée pour des milliers d’hommes et de femmes. Mais c’est aussi notre incapacité à vivre la violence ou appréhender la menace qui pourrait peser sur nos vies.

Nous ne savons plus exactement ce qui est en train de se passer autour de nous.
Ce que le philosophe espagnol José Ortega y Gasset  résumait ainsi : « Nous ne savons pas ce qui nous ­arrive, mais c’est là précisément ce qui nous arrive – ne pas savoir ce qui nous arrive. »

Nous ne savons pas ce qui nous arrive.
Là, dans l’obscurité du Musée du Jeu de Paume, que regardons-nous, que comprenons-nous ? Nous sommes assis et eux marchent.

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À l’entrée de l’expo, une photo d’un sac plastique qui s’envole, « Patriot » de Dennis Adams, de la série Airborne en 2002. Il s’agit du 11 septembre à New York, un sac de plastique rouge s’envole. Le Désir est indestructible, d’autres soulèvements adviennent, imperceptibles. Toujours.

« L’Homme qui marche », Alberto Giacometti, 1960

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