13 mars 2018

L’échelle

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On ne s’était pas revu depuis 20 ans.
Cette cousinage fut l’occasion de se retrouver et de parler de notre enfance, d’évoquer des anecdotes qui font que le lien familial existait encore. Gérard est venu m’accueillir à l’entrée du restaurant et m’a serré fortement dans ses bras.

C’était il y a 50 ans, et passé l’entrée, Gérard est revenu sur une histoire me concernant.

« — Je me souviens très bien tellement cela m’avait impressionné. On était réuni chez Biquette (mon oncle Roland Chevret que tout le monde surnommait Tonton Biquette), quand il habitait encore dans le bas de La Lœuf. Ce devait être une galette des rois en janvier. C’était sans fin ces dimanches d’invitation où l’on se retrouvait à tour de rôle chez les uns et chez les autres, pour partager une galette et boire du cidre… je ne sais même plus si les adultes buvaient du cidre ou du vin ? »

Toujours est-il que c’était l’occasion pour les enfants de se retrouver entre cousins. Et Gérard de poursuivre son histoire « — Moi j’étais plus vieux que toi car ton père, Lili, il avait eu ses enfants tardivement. Donc je devais avoir 13 ou 14 ans. On était dans le jardin ou dans la cour et je discutais, ou plutôt j’écoutais la conversation de mon frère Jean-Pierre avec Patrick, le fils de Biquette. Et puis toi… et là, je ne me souviens plus bien, toi tu étais monté à l’échelle extérieur pour regagner le grenier de la maison, je crois que c’est là où Biquette faisait sécher du foin pour les lapins… Mais tu étais petit, tu avais quoi ? 6 ans peut-être. »

« Et ton père est sorti dans la cour avec les oncles… et là, il t’a vu en haut de l’échelle, à l’entrée du grenier à foin. Il t’a regardé et j’ai pas compris tout de suite. Il t’a regardé et il s’est placé en bas de l’échelle. Et sans hausser le ton, il t’a dit “Saute !” Et sans hésiter un instant, tu as sauté dans le vide. Ton père t’a attrapé en te faisant tourner à la réception.
J’ai regardé ça, scotché. Je me souviens très bien de m’être dit “Mais moi, jamais j’aurai sauté comme ça, j’aurai jamais eu assez confiance pour me jeter comme ça dans le vide… j’aurai eu peur qu’on ne me rattrape pas.” Ce truc, c’est vraiment resté gravé, c’était super fort ce moment. Et pareil, je me suis dit que tu devais être différent, en tout cas différent de moi. »

Gérard a les yeux incroyablement joyeux. Il me raconte cette histoire avec un plaisir non dissimulé. J’écoute avec attention bien sûr, sans intervenir… étonné de n’avoir aucun souvenir de ce moment particulier.

Comment ce fait-il que cette histoire ne m’ai pas marqué ? Sans doute parce que c’était une histoire parmi d’autres. Et que la confiance que je manifestais à l’égard de mon père était entière, totale. Aveugle même. Mon père me disait « saute », je sautais, sans réfléchir, sans même mesurer le danger ou le risque. C’est peut-être ce qui me trouble aujourd’hui en écoutant mon cousin. Cet enfant que j’étais, cet enfant qui sautait dans le vide, je ne le connais pas, je crois même ne pas le reconnaître.

Cet enfant qui avait une confiance absolue dans un père qui l’emmenait partout. Quel que soit l’endroit et même si certains lui en faisaient la remarque.
« — Tu sais Lili, je ne suis pas sûr que ce soit la place d’un enfant, ici, dans l’abattoir municipal. » Mon père acquiesçait « — J’en prends la responsabilité. » J’écoutais, j’entendais ses paroles.

Alors bien sûr que je sentais le décalage. De me retrouver dans l’enceinte d’un abattoir au milieu du sang, de la merde et des tripes. Au milieu des cris d’animaux que l’on abat, que l’on saigne, que l’on découpe. Pareil quand mon père m’emmenait dans des galas de boxe où la violence était là, tout près, sous nos yeux, au point par moment de recevoir des gouttes de sueur ou de sang. Pareil quand mon père, après les derniers combats de boxe, emmenait ses potes finir la soirée dans une boîte à strip-tease, et qu’il expliquait, au videur à l’entrée, que cet enfant avec lui, il en prenait « la responsabilité ». Alors oui, je sentais le décalage mais j’avais confiance, alors je me protégeais comme je pouvais.

Aujourd’hui encore, je n’ai pas de souvenir d’avoir grimpé en haut de cette échelle et d’avoir sauté dans les bras de mon père. Pas d’image en tête. Je n’ai pas de souvenir de photos prisent ce jour là.
Quand ma mère est partie en maison de retraite, il y a quelques années, j’ai récupéré dans différents albums, quelques images anciennes. Certaines que je n’avais jamais vu et qui racontent des histoires entendues lors de repas de famille. Mais pas d’image de l’échelle et de ce moment précis alors que d’après le récit de mon cousin, il devait y avoir un « attroupement » dans la cour. Que des hommes. Les femmes étaient occupées à faire la vaisselle ou ranger l’intérieur. C’était généralement comme ça les repas de famille. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Donc ma mère n’était pas là. C’était un truc entre garçons, entre hommes. Mes cousins, mes oncles. Le chien de mon père qui suivait partout.

Et puis mon père ne faisait pas de photos. Les photos c’était réservé aux vacances, le plus souvent au bord de la mer, en Bretagne. Je n’imagine pas mon père souhaitant garder une image de son garçon en haut d’une échelle (mon père ne disais jamais « mon fils », il parlait de moi en disant « mon garçon »). Pas sûr qu’il était sensible aux souvenirs que l’on enregistre, aux souvenirs que l’on transmet. C’était beaucoup plus concret et direct, beaucoup plus physique. « Saute ! » La transmission se faisait par le vécu. C’était le quotidien. On vivait le quotidien, personne ne construisait d’histoire.

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Alors je suis allé chercher une image.

Des milliers de photos anciennes sont aujourd’hui en vente sur Ebay. C’est très impressionnant de pouvoir trouver facilement des photos qui pourraient vous appartenir alors qu’il s’agit d’inconnus. Des photos de famille des autres, mais comme les familles se ressemblent, les photos se ressemblent. Des photos prises par un parent inconnu. Alors vous tapez « Photo ancienne, enfant, échelle » et vous passez en revue des dizaines d’images d’enfants sur une échelle.

Et je m’arrête sur une image. Une fillette qui se tient a une échelle métallique.
Rien ne correspond bien sûr sinon l’âge qui semble être celui que j’avais dans les années 1960. Mais je ne cherche pas la photo que j’imagine, je ne cherche rien puisque je ne me souviens de rien. La fillette n’a pas peur, elle paraît même assez à l’aise, se tenant du bout des doigts. Le visage qui regarde, confiant, souriant, c’est ça qui m’attire. Cette fillette parait assurée, calme. Elle regarde quelqu’un au sol, le photographe. Elle ne va pas sauter. « Retourne toi, regarde moi » c’est ça, c’est plutôt cette remarque ou cette demande qui me plait

Le vent s’engouffre dans la robe de la fille.
Elle ne va pas sauter simplement parce qu’un adulte en bas de l’échelle le lui aurait demandé. Et c’est peut-être ce qui me touche, de savoir que cette fillette ne va pas sauter. Les enfants ne se jettent pas dans le vide.
C’est peut-être pour ça que j’ai oublié, que j’ai complètement effacé ce souvenir. Ne pas avoir à se poser la question de la confiance aveugle, une confiance qui emmène un enfant bien au delà de son univers.

Alors qu’il n’y a rien, alors qu’il n’y a plus de souvenir, l’écriture donne de la consistance au souvenir. Les choses acquièrent une certaine réalité en écrivant. Quelque chose prend forme avec les mots.

Trois jours plus tard, je reçois la photographie achetée sur Ebay.
Surprise bien sûr, car la photo est petite, 4x6cm. Bien plus petite que je l’avais imaginé.

Une info au dos, écrite au crayon à papier : « Villoison  -  30 mai 1957 »

Cette fille est née quelques années avant moi, dix ans avant, en 1952/53 ?

Intéressant cette date, de savoir que la photo a été prise le 30 mai 1957. C’était un jeudi. A cette époque, il n’y avait pas école le jeudi… j’ai connu moi aussi cette époque, avant que ce soit le mercredi qui fasse la coupure de la semaine.

Ce n’était pas habituel de faire une photo un jeudi.
Après guerre, pour beaucoup, la photographie était réservée aux événements familiaux, aux vacances. Pourquoi avoir fait une photo ce jour là ? En pleine semaine, c’est sans doute la mère qui a fait cette photo, le père devait travailler. Une mère, dans l’après midi qui fait une photo de sa fille. C’est peut-être pour ça que la fillette ne sautera pas, une mère ne demande jamais  à sa fille, en robe, de sauter du haut d’une échelle.

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Et l’on regarde mai 1957… qu’est ce qui s’est passé en mai 1957 ?
Tout ça paraît si loin.

À Paris, le soleil s’est levé à 04h 58 et se couchera à 20h 38. Une grande journée. Pas d’ombre particulière sur la photo, le temps devait être couvert.

Erich von Stroheim, le grand acteur des « Disparus de Saint-Agil » (de Christian Jaque) va mourir. J’avais vu ce film petit et je crois bien que cela m’avait fait peur, les ombres, Martin le squelette… je l’ai revu plusieurs fois avec mes garçons. (Finalement, moi aussi je parle de mes garçons… pas de mes fils !).

Et puis deux naissances, Siouxsie Sioux, la chanteuse des Siouxsie and the Banshees et Sid Vicious, le bassiste provocateur des Sex Pistols. Hurlant « Anarchy in the U.K » avec son tee-shirt à croix gammée. Des figures importantes du rock de la fin des années 70. Rebels, violents.

D’être étonné par ce que j’ai écouté à 18 ans et qui se cristallise avec le temps à cette image. C’est toujours impressionnant de partir de rien, et de reconstruire un souvenir, de lui donner corps, comme une cicatrice marquant un temps particulier.

L’envie forte en regardant cette image, c’est de douter en haut de l’échelle. De douter avec l’envie de monter les derniers barreaux pour me cacher dans le foin.
Je me retourne et jette un œil en bas, je ne sauterais pas dans le vide.

 

 

 

 

 

 

 

 

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