27 août 2017

Le verre me donne ça !

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31 juillet 2017. Martine et Jacki Perrin reviennent de l’Université d’été de Sars-Poteries, dans le nord de la France. Un des hauts lieux du verre contemporain.
Pour ce couple d’artistes, le verre s’est imposé il y a vingt ans, avec force et évidence. Comprendre le verre de manière absolue.
Un parcours singulier et riche de rebondissements qui fait qu’aujourd’hui, les Perrin & Perrin abordent un moment charnière où leur travail prend toute sa force.
Rencontre dans leur atelier à Vitry.

 

Le verre donc. Le verre est un monde à part. On ne perçoit pas bien les limites de son espace.

Le métal, c’est toujours de la sculpture, comme la pierre.
La céramique ce serait plutôt de l’artisanat.
Le verre flotte entre le décoratif, le design, l’artisanat et l’art contemporain. Le verre est une matière autre que l’on ramène trop souvent au savoir faire.

Pendant longtemps, le verre a été un bel objet coloré. Un objet décoratif. Un contenant magnifiant le métier du maître verrier… généralement souffleur. Au secret du métier… que l’on n’hésite pas à nourrir de l’univers de l’alchimie ou de l’ésotérisme.

Les Perrin & Perrin sont à mille lieux de tout ça, ils ne sont tout simplement pas sur le même versant, ils sont ailleurs.

Ils mettent de côté le beau, la couleur et, sacrilège… ils ne portent pas en étendard l’intouchable et séduisante transparence du verre. De façon radicale et minimaliste.
Que reste t’il quand on enlève tout ça ? Il reste les vitraux de Pierre Soulages pour l’Abbatiale de Conques.
Laiteux, sobres et translucides.

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Il leur faut épurer pour commencer à construire, à assembler.
On est en 1995. Le verre s’impose, physiquement.
Une matière basique. Ils développent et stabilisent une méthode, le Build-in-Glass.
On remplit une poubelle de morceaux de verre standard et on assemble, on chauffe, on fond, on retravaille si nécessaire.

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Partir de rien, d’un matériaux industriel assez banal, partir de rien pour le sublimer. Ce n’est pas du cristal ou une pierre rare, du marbre de Carrare ou de l’or. Ce sont de simples morceaux de vitre coupés en morceaux. Ils anticipent et façonnent ce qui va devenir le support pour travailler une idée, un concept.

Jusqu’à obtenir un  « glass Block ».
Une pierre de Rosette personnalisée Perrin & Perrin.

Une « matrice » brut, essentielle… la matrice Perrin & Perrin. Une base à partir d’un matériaux composite.
Le Corbusier avait « Le Modulor », Brancusi la pièce de bois de la « Colonne sans fin », Carl Andre la brique réfractaire. Les Perrin & Perrin ont le glass Block.
Partir de ça. De leur matière brut. Matrice de l’exigence.

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« — Là par exemple, on sait que dans les semaines à venir, on a envie de travailler l’angle. Mais avant de travailler l’angle, on se constitue notre matière première.
On va ensuite sélectionner plusieurs blocs pour questionner la matière, les proportions, le rendu, le toucher. Trois fois, cinq fois, dix fois. L’angle jusqu’à l’obsession. »

En fin de matinée, Martine Perrin va au fond de l’atelier. Elle en rapporte une caisse en bois de taille modeste, 30x30cm, une caisse de protection pour une pièce composée de deux blocs. Une pièce que les Perrin gardent comme mémoire d’une étape importante de leur travail. « Variation V et VI », c’est en 2008.

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Première grande exposition personnelle chez Clara Scremini à Paris, « la papesse du verre ».
Deux modules comme les vers d’un Haïku. Une économie de moyen.

« — Pour nous c’était une évidence de les garder. Comme notre travail évolue en permanence, que l’on ne fait plus ce travail là, s’il ne reste que la photographie du catalogue, on n’a plus de témoin de contact direct avec une pièce ancienne. Car bien évidemment, la différence existe entre la photo et la pièce. D’où l’importance, régulièrement, de regarder la matière. Il faut dire aussi que l’on jette beaucoup, on ne garde pas tout. On est très jeteur. On a gardé cinq pièces sur vingt ans, ce qui est très peu. »

Dans le catalogue, nul mention qu’il s’agit de verre. Une pièce en bronze, en marbre, en métal, en platre, on l’indique. Est-ce un indice qu’il y aurait de la distance ?
Dix ans plus tard, la mention verre figurera dans toutes les légendes du catalogue de l’expo « Au fil du temps » chez Negropontes leur galerie actuelle. « Sculpture en verre Build-in-Glass ».

Le verre, Jacki Perrin en parle comme d’un homme avec qui il serait en tension.
Le verre, c’est « un mec » qui se fait respecter.
« — Quand tu travailles le verre tu ne peux pas y toucher, le verre te dit faut me vouvoyer, c’est pas comme la terre, la terre tu la tutoies, tu fous les mains dedans. Le verre tu le vouvoies. Tu rigoles pas avec le verre, tu ne peux l’aborder qu’en écoutant, en respectant.
Lui te dis, attention cher Monsieur, j’ai des valeurs, il n’y en a peu mais elles sont incontournables. Vous allez devoir réfléchir sur moi, sur cette matière particulière, sinon, moi je vous rendrais votre non réflexion. Et si vous me donnez de la bouillie… je ferai de la bouillie. Le verre c’est beaucoup de technique et beaucoup de réflexion. Sinon c’est de la médiocrité.

Alors bien sûr qu’il y a la transparence… mais n’importe quel mec qui a une volonté de fer, et que tu mets dans une pièce à décérébrer, tu vas réussir à lui blanchir la cervelle pour que sa pensée devienne « transparente », mais ce n’est pas le but.
Le mec qui a une vraie personnalité, il faut lui faire ressortir sa personnalité. Ce matériaux là en a une, elle est immense et c’est comme ça.

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Il y a une respectabilité vis à vis du verre. Si tu veux respecter la terre, avec cette idée de respectabilité, qu’est-ce que tu vas proposer à la terre ? Qu’est-ce que tu lui proposes dont elle va pouvoir s’emparer et te reproduire autre chose… la réponse va être faible.
Et moi, aujourd’hui, j’ai besoin de réponse, j’ai besoin de ça. Le verre me donne ça ! »

Regarder le verre et ne pas comprendre ce que je regarde.

Il n’y a pas de filtre culturel. On ne parle pas du verre dans les médias, très peu. Cela ne fait pas la Une de Télérama. Il n’y a pas de grands textes sur le verre. ça n’intéresse pas les intellectuels, ils ne savent pas quoi en dire.
Aujourd’hui, on ne m’impose pas ce que je dois voir, ce que je dois penser, ce qui serait sublime, incontournable, ce que « je dois adorer ». On ne me dit rien.

Chez Perrin & Perrin, pas de filtre culturel et pas de filtre spirituel… ce ne sont pas des pierres de méditation que les lettrés chinois déposaient sur leur table de travail. Des pierres qui permettaient au regard de se ressourcer.

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« Variation V et VI » est là, sur la table de l’atelier. C’est une pièce double que Martine a posé, à portée de main.
Cela va prendre du temps pour simplement regarder.

Rien ne me protège donc. Rien ne s’interpose.
Je suis devant un bloc qui a été façonné. Adoucit, polit. Translucide.
Un bloc que je perçois par sa matière extérieur, mais qui me donne à voir quelque chose de l’intérieur.

C’est à la fois simple et beaucoup plus complexe que de la transparence. Dés les premiers instants… on perçoit quelque chose.

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La transparence efface souvent l’enveloppe elle même. Les limites de la matière. Avec la transparence, je me précipite généralement sur l’intérieur, oubliant l’enveloppe.
Comme devant une photographie où je vois réellement la personne, oubliant qu’il s’agit d’un simple papier émultionné.

On verrait donc à l’intérieur, mais cela pénètre en profondeur au point que malgrés la petite taille des blocs on ne perçoit pas ce qu’il y a au cœur. Une matière insondable.
En haut des rochers, quand vous regardez la mer, les fonds sous marins d’un bleu intense, sans pouvoir détourner le regard. Ebloui, médusé. Et puis une vague se lève et la lumière lui donne corps.

Tiangle - Ray Collins

« Ah ! ce qui tente, ce qui entraîne vers l’inconnu ! C’est bien là toute la puissance de la mer. » S’exclame Ellida, dans le texte du Norvégien Henrik Ibsen.

Comment ne pas questionner mon regard.
D’aller chercher « Voir le voir » de John Berger, éblouissant.

Je ne sais pas ce que je vois.
Le trouble du dépoli. Car il y a bien quelque chose derrière. De la lumière et du temps.
Derrière la surface, cela s’engouffre, mais cela renvoie aussi à une vibration de mon regard.
À la nature de mon regard.

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En 1930, à l’âge de 67 ans, Edvard Munch subit un grave accident occulaire, une hémorragie dans le corps vitré de son œil droit. Il souffrait d’hypertension. En 1904, il avait déjà beaucoup perdu en accuité visuelle de l’œil gauche à cause d’une bagarre. Il se retrouva donc menacé de cécité totale des deux yeux.
Et là, durant quelques mois, il va chercher à peindre son regard malade. Des aquarelles où il décrit les sensations visuelles de sa blessure qui avait créée une déformation interne de la rétine.

Peindre non pas ce qu’il voyait, là devant lui, un arbre ou une femme, mais intérieurement ce que son regard percevait. Inverser le schéma pour restituer graphiquement l’état de son regard.
Durant l’été, l’hémorragie se résorba et Munch retrouva progressivement la vue.

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Félix Guattari parlait lui aussi, de ce retournement à propos des portraits photographiques de Keiichi Tahara, un photographe japonais fasciné par la lumière.
« — En fait, Keiichi Tahara ne retient de ses “sujets” que les traits qu’il peut utiliser à la confection des paysages qui l’obsèdent et surtout à l’obtention d’un certain effet de subjectivation vers lequel l’ensemble de son œuvre paraît tendre .

De quoi s’agit-il ? D’un transfert d’énonciation : au lieu que ce soit vous, le spectateur, qui contempliez la photographie, c’est brusquement elle qui vous surprend, qui se met à vous scruter, à vous interpeller, à vous pénétrer jusqu’au fond de l’âme ».

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Le verre est souvent associé à l’éclat, à la brillance et au lumineux.
Dans notre culture occidentale, tout brille, tout étincelle… contrairement à la lumière du Japon où la pénombre est recherchée.

« — La lumière du Japon, toujours voilée, elle n’a rien à voir avec celle de la France, très brutale et perçante. Et la nature de la lumière, j’en suis persuadé, a une incidence sur le paysage, les gens et même la langue que l’on parle ». Keiichi Tahara

Dans « Éloge de l’ombre », l’écrivain japonais Jun’ichirō Tanizaki, tourne autour de ce trouble que l’on peut ressentir devant certaines pierres, le jade par exemple.

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« — […] Ne fallait-il pas, en effet, être des Extrême-Orientaux comme nous-mêmes, pour trouver un attrait à ces blocs de pierre étrangement troubles, qui emprisonnent dans les tréfonds de leur masse des lueurs fuyantes et paresseuses, comme si en eux s’était coagulé un air plusieurs fois centenaire ? Qu’est-ce donc qui peut bien nous attirer dans une pierre telle que celle-là, qui n’a ni les couleurs du rubis ou de l’émeraude, ni l’éclat du diamant ? Je l’ignore, mais à la vue de la surface brouillée, je sens bien que cette pierre est spécifiquement chinoise, comme si son épaisseur bourbeuse était faite des alluvions lentement déposés du passé lointain de la civilisation chinoise, et je dois reconnaître que je ne m’étonne point de la dilection des Chinois pour de pareilles couleurs et substances. »

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Encore les mots de Tanizaki qui s’arrête sur la texture d’un bol laqué.

«  — Le bol de laque, lorsque vous le découvrez, vous donne, jusqu’à ce que vous le portiez à la bouche, le plaisir de contempler dans ses profondeurs obscures un liquide dont la couleur se distingue à peine de celle du contenant et qui stagne silencieux dans le fond. Impossible de discerner la nature de ce qui se trouve dans les ténèbres du bol, mais votre main perçoit une lente oscillation fluide, une légère exsudation qui recouvre les bords du bol vous apprend qu’une vapeur s’en dégage, et le parfum que véhicule cette vapeur vous offre un subtil avant-goût de la saveur du liquide avant même que vous en emplissiez votre bouche. »

Le trouble du regard donc.

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Une autre pièce Perrin & Perrin, plus tard, en 2015.
« Stormy », toujours du Build-in-Glass. Magnifique. Dix ans ont passé. Le travail s’est affirmé.

Et puis la main qui veut toucher. Et là encore le trouble du contact, ce n’est pas froid, ce n’est pas coupant… ce n’est pas agressif. C’est à la fois doux et sensuel. L’envie de tenir une pierre dans sa main. Un geste simple… toucher la matière.

Quelque chose à l’intérieur, oui, il y a bien quelque chose. Peut-être la trace d’un geste, quelques signes. Pour les Perrin, est-ce en revenir à l’écriture, à des brides de culture ? Pas sûr. Un jour sentir que l’on peut s’éloigner de ce que l’on a méticuleusement été chercher, année après année. Cette culture qui a fait défaut et que l’on a acquise en travaillant plus que de raison. Cette culture qui nous a sorti de là d’où l’on venait et qui colle au travail quoi que l’on fasse. Un jour, sentir que l’on n’a plus besoin de dire, d’expliquer, de justifier. Que les mots n’ont plus de raison d’être. Plus besoin de prouver que derrière tout ça il y a des années de travail. La matière a du caractère et elle résonne du travail des artistes. Une mémoire.

La matière se suffit à elle même dés lors que l’on est honnête. Pas de séduction de couleur ou d’esthétique. Un respect réciproque.

Il y a quelques années, une galeriste s’est confiée aux Perrin « … mes collectionneurs ne comprennent pas ce que vous faites, ce que vous faites ce n’est plus du verre, il faut que vous changiez pour en revenir à ce qu’est le verre. »

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L’histoire se répète, se cristalise. Ce sont les douaniers New Yorkais qui avaient ouvert une caisse en bois contenant l’« Oiseau dans l’espace » de Brancusi en 1927-28. Le photographe Steichen venait de l’acquérir et Brancusi l’avait envoyé par bateau depuis le Havre. Stupeur des fonctionnaires… c’était brillant, métallique et poli, donc ce n’était pas de l’art mais sans aucun doute un objet produit industriellement.

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Et le procès qui va suivre, « Brancusi contre les Etats-Unis ».
Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? Qu’est-ce qu’une œuvre originale. Qu’est-ce qu’un matériau artistique ?
Et encore aujourd’hui…
Est-ce du verre ? Est-ce de l’art ? Les critères qui, au XXe siècle ont remplacé le jugement de goût « Ceci est beau» pour affirmer avec force « Ceci est de l’art ».

Les Perrin ne changeront pas, ils vont continuer, bien évidemment, à questionner la matière.
Ils ne changeront pas car leur travail se densifie.

Le verre n’est pas séducteur, ce qui est séducteur, c’est utilisation qui en est faite. Cela brille donc cela attire.
Un versant de la montagne est ensoleillé et là tout brille dés lors que le soleil se lève.
Sur l’autre versant, ce n’est pas l’éclat que l’on voit, l’éblouissement lumineux… non, de ce côté ci, dans l’atelier des Perrin, ce que l’on voit, c’est la matière même du verre et comment ils ont travaillé son caractère, au plus profond. Encore la densité.
Ils arrivent très tôt le matin dans leur atelier de Vitry et repartent le soir. La lumière frôle la pénombre.

« — C’est là, c’est une petite idée, et cette idée là, tu vas l’enrichir, et ça va se développer par ce biais là… c’est le verre. C’est le verre comme on le fait… Perrin & Perrin, c’est ça. C’est pas plus que ça le verre pour nous, il est tombé, on l’a trouvé.
Je ne sais pas si lui nous a trouvé, mais nous on l’a trouvé, ça nous suffit, c’est pas plus compliqué, voilà. »

 

 

 

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