17 avril 2018

Le Venezuela en feu

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La photographie de l’année vient d’être attribuée par le jury du World Press Photo, à Ronaldo Schemidt, photographe de l’Agence France Presse.
Pour cette édition 2018, c’est plus de 73 000 images qui ont été envoyées par 4 500 photographes de 125 pays.

La présidente du jury a justifié le choix de cette photographie spectaculaire d’un manifestant en feu :
« La photo de l’année doit raconter un événement. Elle doit aussi soulever des questions… Elle doit nous parler et montrer un point de vue sur ce qui s’est passé dans le monde. C’est une photo classique, mais elle a une énergie et une dynamique instantanées, des couleurs, du mouvement et elle est très bien composée. Elle a de la force. »

La photographie a été prise à Caracas, pendant des affrontements entre la police anti-émeute et les opposants au président vénezuelien, Nicolas Maduro. Le Venezuela connait depuis plusieurs années de graves problème économiques, le pays serait au bord de la ruine. Ce climat nourrit des manifestations très violentes où il n’est pas rare d’avoir des morts.

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Sur le site de l’AFP, Ronaldo Schemidt, le lauréat, revient sur le making-of de la photographie.

La scène se passe le 3 mai 2017. Depuis plusieurs semaines des troubles apparaissent aux quatre coins du pays. Ce jour là, Ronaldo Schemidt remarque un petit groupe en train de détruire une moto de la Garde nationale, au sol. Subitement, le réservoir explose et José Victor Salazar Balza, un manifestant de 28 ans se transforme en torche humaine. Il court le long d’un mur en briques et s’écroule quelques mètres plus loin. Secouru, il s’en sortira malgré les brûlures et subira des greffes de la peau.

« J’ai senti la chaleur, le flash, et je me suis retourné.
Je ne savais pas ce que c’était. J’ai juste vu une boule de feu qui m’arrivait dessus. Je l’ai suivi avec mon appareil, en prenant des photos en rafales, sans m’arrêter, j’ai entendu les hurlements, et là j’ai compris. Ce n’est qu’au bout de quelques secondes que je me suis aperçu qu’il y avait quelqu’un qui brûlait. »

La séquence a été photographiée par un autre photographe vénézuélien, Juan Barreto, primé lui aussi au WPP, par un troisième prix dans la catégorie « séries ».

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L’image est forte, le feu est toujours spectaculaire et un manifestant qui court, dont le corps est enveloppé par les flammes, ne laisse pas indifférent. On ne voit pas le visage de José Victor Salazar Balza car il porte un masque à gaz, ce qui renforce l’effet.

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Pourtant, l’image ne nous permet pas de savoir ce qui se passe réellement. Immolation volontaire ou accident.
Ce que l’on voit, c’est un événement, pris au plus près de la réalité.
La lisibilité est immédiate. C’est une image choc que l’on retrouvera dans tous les journaux du monde. La force d’une telle image vient aussi de sa diffusion massive et de la facilité de lecture.
Image forte, colorée, spectaculaire et impactante et diffusée.

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Avec plus de 50 ans de distance, bien sûr que l’on repense à une autre photographie, elle aussi primée par un WPP en 1963. L’immolation volontaire d’un moine bouddhiste au Vietnam du Sud.

Nous sommes au centre de Saigon et un moine vient de sortir d’une voiture, accompagné de ses disciples. Tout à été préparé, programmé. Il s’assoit en position de lotus, un chapelet à la main. Deux jeunes moines apportent un bidon d’essence et l’aspergent. Celui-ci sort une boîte d’allumettes, il en craque une. Aussitôt les flammes l’envahissent.

L’auteur de cette photographie historique, Malcolm Browne, avait été prévenu par la communauté. Il photographia la scène, impressionné par le sans froid du moine qui semblait ne pas réagir à la douleur.
« Je ne sais pas exactement quand il est mort, c’était impossible à dire en regardant son visage. Il n’a pas poussé un cri de douleur. Ses traits ont gardé leur apaisement jusqu’à ce qu’ils soient si noircis par les flammes qu’on ne puisse plus les distinguer. »

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C’est une photo plus resserrée que la presse américaine choisira de diffuser massivement. Une photo cadrée sur le moine, avec beaucoup moins de contexte. Une image spectaculaire.
Le président John F. Kennedy réagira avec force en découvrant l’image.
« Aucune photo d’actualité n’a jamais généré autant d’émotion au niveau mondiale que celle-ci. »

L’immolation, comme acte de résistance extrême, est devenu quelque chose que l’on a vu à de nombreuses reprises dans l’actualité de ces dernières années. C’est d’ailleurs avec une immolation que tout a commencé en Tunisie en décembre 2010.
Un jeune vendeur des rues, Mohamed Bouazizi, s’était immolé par le feu, sur une place publique, près de sa charrette. Pour protester contre l’état policier qui venait encore de lui confisquer sa marchandise.
[ Voir l'article Devant nos contradictions ]

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Et puis ailleurs dans le monde, la protestation en s’immolant…
Un moine tibétain à New Dehli, un homme au Sri Lanka.

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Il y a quelques années, Adel Abdessemed, dans son exposition parisienne du Centre Pompidou a évoqué cet épisode tunisien avec une photographie qui servira d’affiche : « Je suis innocent ! ».
Du feu mis en scène, du feu factice.
Et l’on mesure que notre perception d’un corps en flamme a changé depuis ce moine des années 1960.
[ Voir l'article Devant nos contradictions ]

Notre rapport à la douleur a bougé, un glissement s’est opéré.
Le feu fascine et nous renvoie peut-être aujourd’hui, beaucoup plus au fantastique, à la fiction cinématographique qu’à l’horreur de la réalité.
L’image s’impose. La réalité s’éloigne et avec elle la douleur.

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Cette année, et pour la première fois, le World Press Photo avait rendu publique, avant le vote final, les six images sélectionnées pour le prix « Image de l’année ».
C’est la photo la plus spectaculaire qui a été choisie. Les autres ont été primées dans d’autres catégories… elles sont plus complexes, et répondent à une approche plus personnalisée, un regard. Le regard d’un photographe.
Elles sont plus calmes, plus posées et demandent du temps.
Le temps de raconter une histoire.

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Septembre 2017.
Au Nigeria, après avoir été kidnappée par Boko Haram, une jeune fille de 14 ans qui était censée commettre un attentat suicide réussit à s’échapper et à trouver de l’aide.
Photographie Adam Ferguson

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Juillet 2017.
Durant la bataille de Mossoul, un jeune garçon est pris en charge par des soldats des forces spéciales irakiennes.
Photographie Ivor Prickett

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Mars 2017.
Après la bataille de Mossoul, des civils font la queue pour recevoir de l’aide.
Photographie Ivor Prickett

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Septembre 2017.
Au Bangladesh, les corps de réfugiés Rohingya sont posés à même le sol après que le bateau dans lequel ils tentaient de fuir le Myanmar a chaviré.
Photographie Patrick Brown

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