30 mai 2017

Le temps suspendu

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« La Laitière » de Nestlé, oui, bien sûr, tout le monde la connaît pour avoir acheté des yaourts et des crèmes vanille de cette marque. Comme « La Jeune fille à la perle » au point que depuis quelques années, on la surnomme « La Joconde du Nord ». Un portrait que l’on retrouve sur une multitude de supports.

Oui, tout le monde connaît Vermeer, bien évidement. Deux, trois tableaux reproduits des millions de fois ont malheureusement fait disparaître la magie de Johannes Vermeer, le grand maitre de la peinture du Nord. De la peinture de genre. Une peinture du quotidien. On ne trouvera pas (ou peu) chez Vermeer, d’évènements historiques ou de scènes religieuses.

Une vie mystérieuse où flottent de nombreuses zones d’ombre.

Vermeer est longtemps resté un illustre inconnu. Qu’est-ce qui fait que pendant deux siècles, personne n’en parla, et puis, à la fin du XIXe siècle, on le découvre (ou redécouvre), discret, avec peu de tableaux, à l’ombre de Rembrandt qui écrase tout. On parle même du « Sphinx de Delft » à propos de Vermeer.

Mort jeune à 43 ans, il aurait peint moins de quarante tableaux. Des formats moyens, certains petits. Des tableaux correspondant aux proportions des intérieurs des commanditaires flamands, bourgeois et protestants auxquels ils étaient destinés.
Une peinture de genre, une atmosphère de banalité, de calme. Vermeer peint des scènes d’intérieur.

Qu’est-ce que l’on voit aujourd’hui que l’on ne voyait pas du temps de Vermeer ?

D’une toile à l’autre, les mêmes éléments reviennent.
En face de nous, un mur frontal avec des cartes ou des tableaux.
Sur la gauche une fenêtre à carreaux vitrail. La lumière vient de là, elle pénètre la pièce. Une lumière enveloppante, diffuse, rien à voir avec la lumière du Sud.

Des meubles lourds, imposants.
Et puis au premier plan, quelque chose de vague, de désordonné, des objets, des tissus, souvent « flous ». Toujours étrange de parler de flou avant la photographie. C’est quoi une peinture floue ?

Contrairement aux autres peintres proches de Vermeer, il n’y a souvent qu’un seul personnage, une femme. Pas de jeux de regard qui pourrait indiquer une narration interne. Pas de gestuel entre deux personnes.

Une personne dans un intérieur bourgeois du nord de l’Europe… qui ne fait rien… ou très peu. Ou plutôt un début d’action, un geste. Un geste suspendu. Du temps suspendu, un arrêt sur image, non pas brutal, comme pourrait le faire la prise de vue photographique, mais bien au contraire, un arrêt du temps volontaire, à l’intérieur même du tableau. L’envie de se poser, de suspendre son geste pour laisser du temps à la pensée intérieur. Etre songeur et bloquer le temps. Le retenir du bout des doigts.

Alors bien sûr que cela devait déconcerter au XVIIe siècle.

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Un tableau de Vermeer reprend tous ces éléments, il apparaît à la Une du Monde du 23 février : « La Dame au collier de perles » peint en 1664.

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Une femme seule, en train de mettre un collier de perles. Elle porte une veste de satin jaune bordée de fourrure d’hermine que l’on retrouve sur d’autres tableaux du peintre.
Devant elle, une table massive, recouverte de divers objets de beauté, un peigne, un plumeau et sur le coin gauche, occupant une place importante, une étoffe négligemment posée près d’un pot à couvercle. Comme un obstacle au premier plan entre le spectateur et le sujet.

Le point de vue de la construction du tableau est bas, situé au niveau du dossier de la chaise. Se dégage une atmosphère très moderne à ce tableau. Une légère contre-plongée qui donne de l’importance au personnage. C’est imperceptible.

La lumière du jour entre par la fenêtre et vient directement raviver les couleurs de l’étoffe jaune.
Contrairement à d’autres tableaux, on ne trouve pas de cartes ou de tableaux sur le mur frontal. C’est une large surface vide, c’est juste de la lumière. La femme est dans la lumière.

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Une femme suspend son geste et regarde droit devant elle.

Et l’on découvre un miroir accroché sur le bord de la fenêtre.
Une femme se regarde mettre un collier de perles. Un miroir qui paraît bien loin, généralement, on se rapproche pour observer son image en reflet.

Et puis un détail, repéré tardivement par l’auteure américaine Siri Hustvedt :

« — Il y a une chose (…) dans « La Dame au collier de perles » qui m’a confondue dès l’instant où je l’ai remarquée (…). Au dessus du cadre de la fenêtre, contre les plis du rideau, se trouve un petit détail en forme d’œuf. (…) Il fait écho à l’éclat du pendant d’oreille, à la luminosité subtile des perles, à la rondeur du pot sombre à couvercle, du bol et des formes de la femme – ses joues et ses bras – sans cesser d’avoir l’air indiscutablement d’un œuf. (…) La conception et la grossesse – c’est de cela qu’il s’agit, après tout, dans l’Annonciation  (…). »

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Que faire de ce détail ? Est-ce la clé du tableau ou une simple indication posée discrètement là, pour l’érudit de symbolique.

Bien évidemment que les historiens et les universitaires ont du écrire de nombreuses lignes là dessus.
Un œuf comme une pomme que l’on retrouve au même endroit, dans plusieurs peintures de Jan van Eyck.

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Mais nous allons en rester à ce que nous avons sous les yeux.
Un détail dans un tableau.
« — Le détail est un moment fulgurant qui provoque un suspens du regard et de son errance, une stase ou extase. » (Daniel Arasse)

Sauf qu’une fois vue, le détail est envahissant. Et l’on s’y accroche comme si tout tournait autour de lui. Cet œuf est posé sur le montant de la fenêtre. Près du miroir. Il est placé au tiers supérieur, là où pointe le regard de la femme.

Cette femme, suspendant son geste, se regarde dans le miroir et voit l’œuf.

Elle perçoit ce qu’il y a à l’extérieur de la fenêtre. Et, de part et d’autre, son reflet dans le miroir et de l’autre côté, un œuf pouvant évoquer raisonnablement une grossesse ou une naissance à venir.

Ce tableau est magnifique, c’est peut-être l’un des plus beaux de Vermeer. Il nous propose rien de moins qu’une évocation du temps suspendu à un geste. À un geste intime.
Un secret dans un reflet. Quelque chose se passe sous nos yeux que nous ne voyons pas, que nous ne verrons jamais.

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La femme tient entre ses doigts un fin galon qu’elle vient de nouer.
Le collier de perle est en place sur son cou et pourtant elle va rester un moment à regarder devant elle.

Son père avait fait l’acquisition de ce miroir alors qu’elle était enfant. Il l’avait accroché près de la fenêtre pour y jeter un œil quand il se relevait de sa lecture.

Pendant de nombreuses années, elle ne parvenait pas à voir ce qu’il y avait dans ce miroir. Et puis un jour, elle vit.
Elle n’avait jamais remarqué la présence de l’œuf derrière le rideau.

 

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