17 février 2018

Le Suaire de Lirey

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C’est sans doute une des images sur laquelle on a le plus écrit, le plus argumenté. Plus de 1000 livres, des conférences, des débats. Peut être l’image la plus mystérieuse du XXe siècle.

On l’avait découvert en 2000, dans le livre les « Les 100 photos du siècle », écrit par Marie-Monique Robin aux éditions du Chêne.
Le livre accompagnait une série télé pour Arte : Les 100 photos qui ont marqué la mémoire collective du XXe siècle, chaque module était commenté par leurs auteurs, par des témoins et des historiens. Le Che de Corda, la mort d’un républicain espagnol par Capa, le baiser de Doisneau…

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Le Saint Suaire de Turin, photographié en 1898, ouvrait le livre. C’était « la première photo » du siècle.

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Cette image posait une question basique : « Qu’est-ce que je vois ? »
Est-ce une image, une représentation ? Ou bien est-ce une relique, un objet de dévotion, une trace ? Que sait-on d’historiquement sérieux sur le destin de ce linge de 4,42 mètres de long sur 1,13 mètre de large, qui aurait enveloppé le corps de Jésus à sa descente de la croix ? Peu de choses sinon quelques textes, quelques phrases évoquant le morceau de tissu.

Pourtant, Marie-Monique Robin laissait la question en suspend, suggérant qu’encore aujourd’hui, devant le Saint Suaire, personne n’avait de réponse affirmée.

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En ce début d’année 2018, une bande dessinée vient de paraître chez Futuropolis, le premier tome d’une trilogie dont le titre est « Le Suaire ».

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Leurs auteurs, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, sont deux grands spécialistes des religions. Le livre est dessiné par Eric Liberge qui s’est déjà confronté à l’histoire dans de nombreux ouvrages.
La bande dessinée n’est pas historique mais vraisemblable ! Elle aborde l’histoire du Suaire en s’appuyant sur des détails existants, des témoignages d’époque. Elle met en scène Lucie, une jeune nonne qui doit bientôt prononcer ses vœux.
Et l’on comprend vite que pour les auteurs de « Corpus Christi », il n’y a pas de question sans réponse, il n’y a aucun doute… « Le Suaire est un artifice fabriqué de toutes pièces pour abuser et asservir ceux qui veulent croire. Ce n’est pas un faux, c’est simplement une image créée. » Point.

Retour sur une des légendes les plus incroyables !

Le « Suaire de Jésus », comme on l’appelle, est mentionné pour la première fois en 1357 comme appartenant à la famille du croisé Geoffroy de Charny à Lirey, près de Troyes en Champagne. Région de tisserands, de fabricants de drap. Le Suaire est un drap, un petit drap, on peu même dire que le Suaire est un drapeau.
Le linceul « aurait » été rapporté en France au cours de la 4e Croisade de 1204. Mais aucune trace durant les 13 siècles précédents.

À cette époque, l’Europe sort de la Grande Peste, la Peste Noire, qui a décimée un tiers de la population. C’est 25 millions de morts. La foi vacille, et l’église va chercher ailleurs que dans les représentations traditionnelles tout ce qui peut servir à calmer les gens. Il y a un besoin énorme de se raccrocher à l’au delà pour espérer ! Et l’au delà, l’église en a des preuves, elle en a des signes grâce aux reliques.
Les reliques, ce sont tout les éléments qui ont pu toucher le Christ ! Les souliers de Jésus, la varlope de Jésus, … tout est devenu relique. Et l’on multiplie comme Jésus multipliait le pain. On trouve par exemple 14 prépuces du Christ dans des coffres en or. Les morceaux de la vraie croix, éparpillés dans de nombreuses églises, représentent plus de 3 m2 de bois. Les chaînes, le manteau du Christ, et les deniers de Judas… On fabrique à tour de bras des supports de la foi.
Mais la relique des reliques, c’est le Suaire dans lequel le Christ aurait été enveloppé à sa descente de croix. Là aussi, d’après les textes de l’époque, il y en avait alors à peu près une quarantaine en circulation.

Les pèlerins ne se pose pas la question de ce qu’ils ont sous les yeux, ils ont simplement besoin de croire. Besoin de croire pour vivre.

Ranimer la foi, c’est aussi pour l’église récupérer de l’argent. Car la basilique de Lirey, où apparait le Suaire, n’a pas été construite pour accueillir le Suaire, c’est tout l’inverse. C’est parce que l’église a besoin d’argent pour finir la construction que l’on expose le Suaire.

Il y a quelque chose de très cinématographique dans la présentation du Suaire. Et c’est très bien montré dans la bande dessinée.

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On fait rentrer les croyants dans l’église. Chacun donne son obole. Et puis on hisse le Suaire à la lumière des chandelles, sous les chants des fidèles. Pour beaucoup, c’est une apparition. Ce que le spectateur a sous les yeux, c’est une pièce de tissus que l’on présente comme une relique, avec une trace visible, d’un corps. Après ce moment de sidération collective, le Suaire est descendu, et les gens sortent et une deuxième « séance » commence avec de nouveaux fidèles qui patientaient à l’extérieur.

Dés le départ, l’Église s’intéresse à ce suaire et demeure très méfiante du risque d’idolâtrie. Les évêques de Troyes font mener une enquête et rapidement ils en interdisent les Ostensions.
En 1390, le pape a échos de cette interdiction et réautorise 
l’Ostension à la condition « qu’il soit dit à haute et intelligible voix, au moment du plus grand empressement de fidèles, que le suaire n’est pas le vrai suaire de notre Seigneur, mais une figure ou une représentation du suaire du Christ ». Dés le départ donc, l’église se glisse dans un double langage.

À cette époque, pour conjurer la Grande Peste et les tragédies s’abattants sur les hommes, la Confrérie des Flagellants décrète que la prière ne suffit plus et qu’il faut rejouer la scène de la Passion du Christ au point que des fidèles se font fouetter et crucifier sans être mis à mort. Leurs corps sont ensuite enveloppés dans un drap. Le Saint Suaire pourrait très bien être un de ces linceuls.

Gérard Mordillat et Jérôme Prieur balayent tous ces arguments d’un geste de la main. « Tout ça est grotesque, sur le drap, la figure de face est plus longue de 14cm que la figure de dos ! » « C’est une folie de vouloir que ce soit le Suaire de Jésus ! C’est simplement une peinture et ça c’est formidable. »

Les chrétiens ont toujours eu besoin de voir, ils ont toujours eu besoin d’appuyer leur foi sur quelque chose de concret, d’authentique. D’où la course aux reliques… à la fabrication des reliques.

La bande dessinée apporte une autre réponse, tout aussi intéressante, à la confection du Suaire.
Un prêtre aurait confectionné une sculpture en bois d’un Christ de face et de dos. Il l’enduit de pigment et dépose ensuite un drap humide pour que la trace soit reportée. Après séchage, le tissus est tamponné avec une solution d’oxyde ferrique mélangée à de la gélatine (qui contient du collagène), afin de respecter les matériaux existant au Moyen Age.
Ce qui expliquerait le travail de positif/négatif inexistant en peinture à cette époque.

Pourtant certaines analyses montrent que des traces de sang existent bien. Qu’il ne s’agit pas uniquement de pigment.

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En 1452, la relique devient la propriété du duc de Savoie Louis Ier. Un siècle plus tard, elle sera précieusement conservée dans la Chapelle de Guarini de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin.

Pendant des siècles, le Suaire sera présenté aux fidèles comme une image saisissante avec un impact visuel fort et puissant. En 1935, Paul Claudel, dans une lettre adressée à son ami Gérard Cordonnier, parle avec émotion, de la forte présence du Suaire, et qu’il est légitime de le vénérer comme d’une « Seconde Résurrection ». Et que peut importe qu’il soit vrai ou faux…

« C’est Lui ! C’est Son visage ! Ce visage que tant de saints et de prophètes ont été consumés du désir de contempler, suivant cette parole du psaume : Ma face t’a recherché : Seigneur, je rechercherai Ta face. Il est à nous ! »

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Le Suaire que les fidèles découvrent dans l’église de Lirey a plusieurs fonctions.

Première fonction, elle fait de Jésus un personnage historique, le Suaire ancre le Christ dans le temps. Jusque là, certains doutaient que le Christ ai bien existé.

Deuxième fonction, cela permet de réponde à la question : A quoi ressemblait le Christ ? C’est une façon de montrer son visage car les évangiles n’en parlent jamais. Était-il grand, gros, petit, chevelu ? Alors bien sûr, depuis, des siècles de peintures occidentales lui ont donné une image que l’on a tous en tête, mais au moyen âge, on ne savait pas à quoi ressemblait le visage du Christ.

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Dernière fonction, le Suaire permet de montrer Jésus échappant au Judaïsme dans la mort. En effet, la position de ses mains, croisées sur son pubis est tout sauf conforme aux règles qui guident l’ensevelissement d’un corps dans la tradition juive. Gérard Mordillat précise ce point. « Les linges souillés de sang, de sueur sont impensables. On ne garde pas un corps qui aurait été couvert de sang, on le lave. » Le Suaire permet cela, une opération idéologique qui éloigne Jésus du judaïsme.

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Et puis arrive 1898 et la photographie du Suaire.
Cette année là, l’église autorise Secondo Pia, un juriste d’Asti, à photographier le linceul à l’occasion de l’Exposition Universelle organisée quelques jours avant l’Ostension dans la Cathédrale de Turin. De retour chez lui, le photographe développe les plaques de verre et là, stupeur, le négatif de la prise de vue laisse apparaître distinctement le corps et le visage du Christ. Des détails jusque là invisibles apparaissent clairement. Ce qui était peu visible sur la toile devient visible sur l’image. Le négatif du linceul devient positif sur la plaque de verre.

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Après la photographie de Secondo Pia, le Suaire cessera d’être un simple objet de dévotion pour devenir un objet d’étude scientifique. Il faudra prouver scientifiquement que le linceul a bien enveloppé le corps du Christ.
Prélèvements, analyses, recherches historiques.

Un siècle plus tard, 1988, le linceul est soumis à une analyse au carbone 14.
Trois laboratoires réputés d’Oxford, Zurich et Tucson sont contactés pour analyser des échantillons prélevés en bordure du linceul. Les résultats tombent et se recoupent : il apparait que le tissu analysé daterait de l’époque médiévale (1295-1370). Stupeur générale, mais stupeur qui n’enlève rien au succès des dernières Ostensions (4 millions en 1998).

Aussitôt, la polémique rebondit de plus belle considérant que les échantillons ont été prélevés sur des zones restaurées au moyen-âge d’où la datation. L’Église se gardera bien d’intervenir et ne demandera pas de nouvelle analyse.

Jamais l’Église catholique n’a affirmé que le suaire était une relique authentique. Elle s’est toujours montrée très prudente devant ce qu’elle considérait comme une vera icona, une véritable image : « Ce n’est pas une image juste, c’est juste une image », pour reprendre la phrase de Godard dans le film Le Vent d’est.
Il y a toujours eu un double jeu de l’Église qui conserve le linceul non pas comme une image mais bien comme une relique. 

« Il est légitime de vénérer le suaire comme une icône de la Passion. »

Sur le plan théologique, tout cela paraît semble contradictoire. Quand on a la foi, on croit à la Résurrection parce que des témoins l’ont dit et non parce qu’on en a des preuves. « Heureux ceux qui croient sans voir. »

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En 2010, à Turin, l’exposition du Suaire en public pendant quarante-trois jours avait attiré deux millions de personnes, dont le pape Benoît XVI, qui avait décrit une « icône extraordinaire » correspondant « totalement » au récit de la mort du Christ dans les Evangiles.

Pour les pèlerins, l’Ostension permet d’adorer une présence qui est en même temps une absence.
Plus on se rapproche de la trace, plus on se rapproche du Christ… plus le risque d’idôtrie est important.

Reste la question, toujours d’actualité : « Qu’est-ce que je vois ? »

1997, la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin est en feu. Un pompier pénètre dans la chapelle où est conservé le Saint Suaire. Il défonce à coups de hache la vitre blindée composée de huit épaisseurs de verre feuilleté. Il s’empare du drap. « C’est Dieu qui m’a donné la force de casser le verre ». Un dernier miracle au moment où le Suaire faillit disparaître à tout jamais !

 

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