01 avril 2017

Le Regard Diagnostique

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On va revenir à la peinture, à celle de Luc Tuymans.
Un peintre contemporain flamand, découvert par le grand public en 1992, à la Documenta IX de Kassel avec une série : Der Diagnostische Blick. Tuymans utilise pour cette série, les planches photographiques d’un ouvrage de médecine.

Des portraits et des gros plans de parties de corps. Une série de dix œuvres peintes de formats moyens.

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Der Diagnostische Blick IV.
Le Regard Diagnostique 4.

Un portrait en plan serré. Celui d’un homme, et d’après les précisions apportées par Luc Tuymans, un homme atteint d’un cancer.
Ce portrait n’a pas de contexte, il s’agit d’isoler un visage en le contraignant à rentrer dans le cadre. On sent un éclairage artificiel, froid et médical. Une salle d’auscultation éclairée au néon.

Tuymans évacue la simple expression de la personne représentée sur la photographie référence au profit d’une nouvelle image peinte, bien plus fortement codée.
Une image physique. Physique parce que la peinture nous touche physiquement, ce n’est pas qu’une histoire de regard.

On peut se poser la question : Mais que peint Luc Tuymans ? Est-ce un portrait ou un stade particulier d’un corps malade ?

Cela tient à presque rien mais il y a nécessairement une mise à distance. Une distance particulière qui parle de surveillance, d’examen rapproché, d’observation. Malgré la proximité, cette peinture n’a rien d’intime ou de psychologique. Le regard est médical, il diagnostique une pathologie. Un regard clinique.
Alors bien sûr que l’ambiguïté flotte autour de ce portrait. On oscille en permanence entre regard clinique et intime. On est très près, on peut toucher le visage, mais il n’y a rien d’intime car la personne est désincarnée. Déshumanisé.

Le corps, le visage comme une radiographie. Il s’agirait de la restitution médicale d’un état.

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En 1992, l’année où Luc Tuymans a peint ce tableau, les premiers téléphones portables étaient utilisés pour le téléphone, uniquement… il faudra attendre une dizaine d’années pour que l’appareil photo vienne compléter les fonctionnalités. Et 2011, l’IPhone va révolutionner notre regard. Le téléphone s’éloigne pour un temps de l’oreille et rapproche l’objectif du visage.

Le smartphone, à bout de bras, devient un objet de surveillance généralisée.
Cette peinture, ce pourrait-être un selfie d’un homme qui se sait condamner. Il y a une infinie tristesse dans le regard de cet homme.
Le selfie ressemble à ça. Malgré les sourires et les yeux pétillants, il y a quelque chose de médical dans le selfie… le fait de braquer un œil mécanique sur soi.

Cet homme ne voit rien, son regard ne regarde rien… il est observé, absent. Impuissant.

C’est le portrait de quelqu’un qui est scruté pour son état médical.
Comme une radiographie que l’on tiendrait dans la main. À bout de bras.

Personne ne le regarde…

L’effacement, la mémoire… l’histoire. Dans quelques jours, quelques mois, il ne restera rien de son image.

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Catégories: Peinture . Art | Laisser un commentaire

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