24 mars 2017

Le Poussin d’Ulysse

Il y a des semaines, on a envie de revenir à l’essentiel, on a envie de retrouver de la peinture pour se ressourcer.
L’occasion de prendre le temps de regarder un tableau de Nicolas Poussin exposé à Lyon.

« Tout est là, rien n’est caché ! » C’est Georges Didi-Hubermann qui parle de la rencontre frontale avec une image, physiquement. Le besoin vient peut-être de là… du besoin physique de la peinture.

Il n’y a rien de caché derrière le tableau, même pour une peinture de Poussin qui est considéré comme l’un des peintres les plus érudits, les plus philosophes des peintres classiques.
Raconter une histoire et laisser les choses cristalliser.
Revenir à un dialogue entre un père et son fils (le mien, Ulysse à 10 ans), car ce tableau parle aussi de ça, d’un enfant, du temps, de sa destinée, de la transmission.

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« — Dis Papa, tu connais toi, l’histoire de ce tableau ? Là, sur le carton, c’est marqué que c’est Poussin qui a fait la peinture ! »
Cet été au Musée des Beaux-Arts de Lyon, nous sommes devant le tableau de Nicolas Poussin, « La fuite en Egypte », qui date de 1657.

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Ce tableau est tombé dans les oubliettes pendant trois siècles, certains témoins de l’époque le considéraient comme une peinture ratée. Poussin, âgé de 63 ans, est alors l’une des grandes figures de la peinture européenne et l’initiateur du classicisme français. Pourtant il est atteint de tremblements. Il n’a plus la maîtrise parfaite de son geste.
Et puis, en 2008, « La Fuite » réapparait avec sa bataille d’experts. En quelques mois il se transforme  en « chef-d’oeuvre » et est acheté 17 millions d’euros par le musée des Beaux-Arts de Lyon.

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« — Bon écoute Ulysse, tu sais quoi, on va prendre le temps de regarder la peinture et peut-être bien que les réponses, elles sont là, si on fait attention à ce que l’on a sous les yeux.
Je t’avais dit qu’on ne resterait que quelques minutes au musée, mais un tableau, ça prend du temps, c’est comme ça… c’est souvent comme une ballade sur un sentier, de remonter le temps, d’attraper des choses à droite et à gauche. »

« — On va commencer par le titre, « La Fuite en Égypte »… c’est quoi cette histoire ?
Là, c’est trois images de Giotto (en 1306 à Padoue) qui racontent l’épisode.

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Tout cela se passe quelque jours après la naissance de Jésus, tu sais celui qui est sur la croix dans les églises et les cimetières. Oui, les clous ça fait mal dans les bras…
A cette époque, il y a un roi, plutôt méchant, qui a entendu parler de la naissance à Bethléem d’un bébé, Jésus, donc, le « Roi des Juifs ». C’est Noël et les Rois Mages sont venus d’Orient apporter des cadeaux. Alors évidemment que tout cela n’est pas passé inaperçu dans la région. Tout le monde a vu une Comète dans le ciel et les gens ont compris que c’était un signe. La naissance d’un Roi !
Alors bien sûr qu’Hérode, le roi qui a peur, se dit qu’il faut absolument trouver cet enfant qui va prendre sa place. Comment le reconnaître ? Il ne sait pas à quoi il ressemble, ce Jésus. La solution qu’il retient est un peu « brutale », il ordonne à ses soldats de tuer tous les enfants de la ville qui ont moins de deux ans. Oui, je sais, c’est pas drôle comme histoire mais à cette époque, les rois ils étaient pas comme dans les livres du Prince de Motordus. »

« — Notre Nicolas Poussin, 30 ans avant la « Fuite », il a peint lui aussi un Massacre, c’est une peinture difficile où les mères hurlent de la mort de leurs enfants. »

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« — Maintenant il y a un ange qui prévient les parents de Jésus qu’il faut absolument partir. »

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« — Comment ? C’est quoi un ange ? C’est un peu comme une parole qu’on représente avec des ailes, comme Jiminy Cricket dans « Pinocchio ». Là dans le tableau, c’est le personnage qui vole dans le ciel, puisqu’il a des ailes. Dans la peinture, les anges, ils viennent souvent dire des choses, annoncer des bonnes ou des mauvaises nouvelles. Ils portent des mots.

Donc, Jésus, tout petit, ses parents et l’Ange… tu vois on a les quatre personnages sur la peinture. Bon, on continue. »

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« — Ils partent donc en Egypte, à pieds, puisque l’Egypte est voisine de la Galilée. Il resteront sept ans et reviendront quand le roi méchant sera mort. »
« — Comment ? Oui, évidemment, on le voit pas mais il y a eu des centaines d’enfants tués puisque le Roi avait demandé de tous les tuer. Comment ils le savent que le Roi est mort ? C’est encore un ange qui les prévient, ils sont super au courant de tout les anges. »

« — Comment on connaît cette histoire puisque c’est très, très vieux ? Tout ça est raconté dans un gros livre, La Bible, ce sont des amis de Jésus qui après sa mort sur la croix, ont raconté toutes les histoires de sa vie.

On va essayer de repérer tout ça sur la peinture. »

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« — On lit dans quel sens ? Comme dans un livre, comme dans Tintin, on va partir de la gauche pour aller vers la droite… ils vont dans ce sens là, Jésus et ses parents. »

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« — Souvent dans la peinture d’histoire, ce qui est important est au milieu du tableau. Je vais tracer deux lignes, à partir des coins pour voir où elle se croisent. Non, je vais pas prendre un feutre, je le fais comme ça dans ma tête. Tu fais pareil et tu me dis. Oui, c’est ça, ça tombe sur l’enfant. Ce qui est important donc, c’est l’enfant… c’est lui qu’il faut protéger, qu’il faut emmener loin. D’ailleurs, le croisement, c’est même encore plus précis, c’est sur la main de sa maman. Faut vraiment le protéger.
La femme, c’est sa mère, c’est Marie. C’est la plus lumineuse dans la peinture avec son habit blanc et bleu. C’est elle qui est très importante. C’est elle qu’on voit en premier. On la reconnait aussi à sa grande jupe bleue, c’est un peu sa couleur à elle, le bleu. »

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« — Dans un musée, si tu vois un tableau religieux, la femme habillée en bleu, c’est très souvent Marie. »

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« — Le bleu, ça coutaît très cher, c’était du Lapis Lazuli, une pierre presque précieuse et donc on la réservait à Marie depuis le 12e siècle.
Les siècles, c’est un peu compliqué, c’est 100 ans un siècle et on calcule justement à partir de la naissance de Jésus. »

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« — L’homme qui tient un âne, c’est le père de Jésus, Joseph, il était charpentier. »

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« — On coupe le tableau en deux, à gauche des nuages, l’orage, le danger, à droite le ciel est bleu, il fait beau. Hein, l’arbre couché ? Oui, il y a du vent de ce côté là, l’orage gronde, c’est un peu le méchant roi qui se fâche !!!!
L’arbre, il est pas là que pour qu’il y ai un arbre, il dit autre chose, il dit la colère du Roi. »

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« — On coupe encore, mais dans la diagonale, de gauche à droite. Le ciel en haut, les anges, Dieu et tout ça. La terre en bas, les hommes. Et Jésus, il est coupé en deux. Sa tête, au dessus, avec les Anges, son corps, en dessous, avec les hommes.

Donc, on a dit que dans le ciel, il y avait l’ange venu prévenir la famille. D’ailleur il indique avec son doigt vers où il faut aller. »

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« — Et puis il y a un homme qui est couché sur le sol, on sait pas trop qui c’est. Un voyageur qui se repose, un berger qui garde son troupeau… quelqu’un qui regarde Jésus s’enfuir ? On sait pas bien. »

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« — Il y a comme une porte derrière, avec deux colonnes, c’est peut-être comme la frontière entre la Galilée et l’Égypte. Voilà, ils sont enfin en sécurité. Ils ont passé la porte.

Là, tu as vu, ils regardent tous dans des directions différentes.
Marie, elle regarde derrière, comme si elle regardait vers le passé, une vieille histoire… hier, elle était de l’autre côté. »

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« — Son père, Joseph, il regarde l’ange, du genre : « Bon, c’est bien gentil, mais c’est par où qu’il faut se sauver ??? » Alors évidemment, l’ange lui indique le chemin, c’est droit devant, vers la droite du tableau, là où c’est tout sombre, un peu comme un tunnel où on sait pas bien ce qu’il y a au bout. L’âne, il avance en baissant la tête, il sait pas trop où il va.

Jésus, il nous regarde, on a l’impression que c’est maintenant, que c’est en direct. Sa mère, c’est hier, son père, c’est demain, et lui, c’est aujourd’hui. »

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« — Et le monsieur qui est couché et qui nous regarde lui aussi ? Je sais pas bien… c’est comme Jésus, c’est aujourd’hui. L’homme est dans l’ombre. »

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« — Et puis l’aigle en haut du rocher qui tient un serpent dans ses griffes. C’est comme l’arbre dans la tempête, ça dit autre chose qu’un aigle. Le serpent, c’est un peu le diable, c’est peut-être pour dire que le diable, le mal, il a pas gagné. L’aigle, c’est le bien, le serpent, c’est le mal. Le serpent, c’est un peu le méchant Roi. L’aigle c’est le vent, le ciel, le céleste… le serpent, c’est le sol, la terre, le terrestre. Et ça, des aigles en train de tenir le mal, on en trouve partout dans le monde, à toutes les époques. »

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« — Tu vois, on commence un peu à comprendre l’histoire de cet enfant qu’il faut sauver car il a une mission. Il le sait pas encore, mais tout le monde a compris qu’il est différent. Ils pensent tous que Jésus est né pour les sauver. C’est comme dans la Guerre des étoiles avec Luc, ou dans Percy Jackson, c’est l’Élu. Il a des pouvoirs, c’est le Sauveur. Les choses ne vont plus jamais être pareilles. Il y a un avant et un après. Ce petit garçon, il est pas si différent de tous les autres enfants, il est fragile, ses parents sont là pour le protéger dans sa vie, pour l’accompagner. Il va grandir, il doit grandir puisqu’il a une mission. On a tous une mission, il suffit de se mettre en route… parfois il faut bouger. »

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« — Et puis, on a pas toujours la réponse, comme l’homme allongé qui se tient la tête… oui, c’est vrai, tu as raison, on retrouve les couleurs des autres personnages… c’est peut être un mélange de tous les personnages, de tous leurs regards, de tout les temps, le passé, le présent, le futur, on sait pas. »

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« — Le peintre, Nicolas Poussin, il a déjà peint cette figure de l’homme allongé sur un rocher, le tableau s’appelait : « Écho et Narcisse »… et c’était Écho, oui, comme un écho. Un son, une voix, un miroir sonore. D’après la légende, Echo elle tombe amoureuse de Narcisse, mais lui il est amoureux de lui-même. Alors elle s’enfuit dans la forêt et disparait, se transforme en pierre, il ne reste plus que sa voix. »

Poussin, Nicolas (1594-1665) - Echo et Narcisse

« — C’est peut-être nous en train de regarder le tableau. »

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« — En train de regarder le temps qui passe… il est un peu rêveur ce personnage non ? Oui, mélancolique, à se poser des questions… Tu as raison, il est sous le portique, sous la porte entre hier et aujourd’hui. Oui, il est un peu face à nous, il regarde la même chose que nous, il regarde la scène de la « Fuite ».

Et puis tu vois, si on repart du centre de la toile, il y a la même distance entre l’homme allongé et le centre, Jésus, et qu’entre l’aigle et le centre.
Qu’est-ce que ça veut dire ? »

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« — Et puis encore un détail, la ceinture de l’homme… et le serpent, ils sont pareils ! »

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« — On n’a pas toujours de réponse, mais c’est déjà bien de voir des choses et de se poser les questions. Les réponses on les aura peut-être plus tard. »

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« — Comme tout à l’heure avec nos traits, on peut essayer de voir comment le peintre a construit le tableau, à partir d’un point qui est souvent sur la ligne d’horizon. On appel ça le point de fuite.
Comment ? Comme le titre du tableau ? Oui, tu as raison, c’est drôle, je n’y avait pas pensé : le « Point de Fuite en Egypte » !!!! Il y a peut-être quelque chose derrière ça !

En tout cas, ce point il est plus bas dans le tableau que la ligne d’horizon. Ce point il est sur une ligne qui passe par le regard de l’homme allongé.
Ce qui veut dire que nous, pour regarder le tableau, le mieux ce serait de se mettre à ce niveau.

Oui, le personnage allongé, il regarde la scène… comme nous. On est chacun d’un côté, de l’autre du chemin.

Je pense à quelque chose, la première personne qui a vu le tableau fini, qui l’a découvert (à part le peintre, Nicolas Poussin), c’était qui ? Oui, c’était celui qui a commandé le tableau, on sait que c’est un marchand soyeux lyonnais, il fabriquait de la soie. Jacques Sérizier c’est son nom, non, pas cerisier, Sérizier. Et finalement, si c’était ce monsieur qui était là allongé sur le sol à contempler la Vierge, l’enfant et Joseph fuyant vers l’Egypte. Il est peint dans le tableau et présent, devant le tableau, comme spectateur. Hier, aujourd’hui et demain.
Pourquoi ce marchand aurait commandé cette histoire ancienne à Poussin ???… peut-être que lui aussi a été un enfant sauvé. On ne sait pas.

En tout cas, cette histoire d’enfant, c’est l’histoire de tous les enfants, même aujourd’hui. Tu as entendu à la radio, tous ces gens qui fuient la guerre, qui partent de chez eux parce qu’ils se sentent menacés. C’est un peu pareil que Jésus, non ?
Il y a pas très longtemps, j’ai vu une expo où il y avait une vidéo (Maria Kourkouta), j’ai pensé à ce tableau de Poussin, c’était pareil… plus près de chez nous, à la frontière avec la Grèce, des familles qui longeaient une frontière… à quelques centaines de kilomètres de chez nous, beaucoup moins loin que l’Egypte. »

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« — Oui, tu as raison, l’histoire on a pas toutes les réponses.
On va aller manger une glace deux boules chez Nardonne, avec un orange mangue et un rouge framboise comme les couleurs de Poussin sur la peinture de la « Fuite ». »

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Catégories: Divers, Peinture . Art | Laisser un commentaire

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