07 octobre 2017

Le polo de Frank

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C’est une photo que l’on a vu passer sur Twitter, en ne comprenant pas. En se disant « Mais c’est pas possible, après avoir annoncé qu’il était prêt à détruire complètement la Corée du Nord, Trump joue dans un film de David Lynch ! Mais jusqu’où va t’il aller ? »

Une scène en extérieur, un adulte costume noir cravate rouge, qui hurle contre un enfant, short polo rouge, en train de tondre la pelouse d’un jardin. Une tondeuse rouge, des géraniums rouges. Une densité de lumière une saturation des couleurs. Et la violence du cri de l’homme, mais qu’est-ce qu’il peut crier à cet enfant de 10/11 ans ?

Une forme d’oppression, c’est ce que l’on ressent.
Une forme de domination qui nous met mal à l’aise. Si l’on devait là, spontanément écrire sur une feuille de papier, trois, quatre mots qui nous viennent immédiatement à l’esprit, ça serait Domination / Sang / Maltraitante / Humiliation.

Alors bien sûr que l’on reconnaît immédiatement Donald Trump, sa cravate rouge, sa coupe de cheveux, mais comment voir cette image sans en tenir compte ? L’anachronisme de la situation qui nous ramène à David Lynch.

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Et nous vient à l’esprit quelques photographies du cinéaste d’Eraserhead, découvertes à la Mep il y a quelques années. Univers sombre, angoissant. Montage onirique, tête sans visage… une blessure psychologique. Mémoire enfouie.

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Et puis William Eggleston, le grand photographe américain de la couleur. Une photo d’enfant en pull rouge, au bord d’une route, dans l’herbe, les bras ballants… et tout se mélange, les bras de Trump, les bras de l’enfant.

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La même couleur, le rouge, que l’on retrouve sur les points importants de l’image, comme des balises qui viendraient marquer avec insistance le parcours du regard. Adulte/enfant/tondeuse/lieu. Une boucle visuelle qui appuie et étouffe. Une couleur qui ne laisse pas l’imaginaire en paix, une couleur qui marque et qui imprègne l’esprit. La couleur du sang, du feu. Comme si la couleur disait « Là, c’est là… c’est un adulte avec une cravate longue, trop longue, en train de hurler après un enfant de dos, anonyme, en polo rouge. »

Et si l’on remplaçait ce rouge par du bleu ?

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L’image paraît moins agressive, l’adulte est toujours en train de crier, mais il n’y a pas cette couleur qui pointe du doigt la violence. Le regard se sent moins contraint.

Et si l’on passait l’image en noir et blanc.

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Violence toujours, mais différente. Une violence de fiction, de film d’horreur, une violence de cauchemar, ce que l’on peut retrouver dans les films de Lynch. Un traitement graphique qui nous éloigne de la réalité. Qui nous rapproche d’un travail d’auteur. Il n’y a plus quatre éléments comme avec le rouge, on n’a plus qu’un adulte hurlant contre un enfant. L’image devient binaire. Plus trop de boucle visuelle mais un écho où le regard passe du visage de l’homme au dos de l’enfant.

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Un homme hurlant après la couleur.
Alors bien sûr que cette attitude, c’est celle que l’on connaît de Donald Trump. C’est même devenu l’image caractéristique de ce président. A la tribune d’un meeting pour galvaniser les foules, on a même le sentiment qu’il adore hurler et grimacer. Hurler pour les médias, hurler pour l’image. Fabriquer l’image d’un président hurlant. Il hurle aussi fort que sa cravate est longue.
Mais on ne s’attend pas à le retrouver ici. Pas dans ce contexte, pas dans un jardin de la Maison Blanche à mille lieux de la parole politique.
Et ce hurleur nous en appelle d’autres. D’autres images toutes plus dramatiques et violentes les unes que les autres.
Et cela va très vite dans notre esprit, les images cristallisent, se bousculent et se chevauchent.
L’horreur de Francis Bacon, Psychose, le Massacre des innocents de Poussin, Caravage, une couverture de Libé, le bouclier de MéduseShining, Zoran Mušič, Eisenstein et le Cuirassé, la Madone algérienne…

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L’image de l’homme hurlant après un enfant, existe maintenant au milieu d’un nuage d’images personnelles.
On va pouvoir l’enrichir du contexte, de ce qu’il y a hors champs. Du pourquoi de cet image.

Plus tard, après le ressenti et l’émotion de l’image on apprendra que cet enfant s’appelle Frank. Frank Giaccio.
Que cet été, Frank a écrit au président américain pour lui dire qu’il souhait monter un business d’entretien de jardin, et que pour démarrer, ça serait bien qu’il ai un gros contrat. Et que la Maison Blanche, ça serait un super beau contrat.

Frank avait terminé sa lettre en écrivant « Bien que je n’aie que 10 ans, j’aimerais montrer à la nation ce à quoi les jeunes comme moi sont prêts. J’admire votre expérience dans les affaires, et j’ai lancé la mienne ».

Et là, les spin doctors ont souri, sentant le storytelling se construire sous leurs yeux.

La semaine dernière, Frank a pu montrer ses talents et tondre la pelouse de la Roseraie de la Maison Blanche. Il avait tout bien préparé, gants, lunettes de protection et bouchons pour les oreilles.
Il a mis en marche sa tondeuse et commencé à tondre la pelouse. Et puis Donald Trump est arrivé et sur le coup, Frank n’a pas entendu ses mots, trop concentré à sa tache. Il voyait bien que le Président hurlait. Il enleva son bouchon d’oreille droit et entendit le Président lui dire : « T’es un putain de champion Franck ! »

L’histoire était construite. Lors d’un briefing presse, les journalistes ont cherché à obtenir une réaction aux dernières révélations sur les soupçons de collusion avec la Russie. Sarah Huckabee Sanders, la porte-parole de la Maison Blanche, a pris le micro. Elle a sorti de son dossier, la lettre de Franck et l’a lu devant des journalistes, sans voix. « D’autres questions messieurs ? »

C’est vrai qu’il a bien travaillé Franck.

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Catégories: Médias, Photographies | 6 commentaires

(6) commentaires

  1. Il est vrai qu’au tout premier regard (avec un regard très furtif et sans trop d’attention) on a une idée de violence.. mais plutôt dans le sens du cri et du bruit. Je ne serais pas allée jusqu’à utiliser des mots aussi forts que les votres.

    Ma toute première impression était plus formelle, et j’aurait plutôt dit  » criard  » en parlant des couleurs très vives et saturées de la photo. En particulier avec la complémentarité (et donc le contraste) entre le rouge et le vert. C’est ce qui m’a la plus sauté aux yeux, avant de faire attention a l’expression de Trump. Qui n’a d’ailleurs pas l’air bien effrayant (par rapport aux images habituelles que l’on nous montre). Sa bouche grande ouverte et ses bras pendant, à force de les fixer, me donnent d’ailleurs plus l’envie de bailler.. ^^’

  2. Cette image me laisse une impression de silence, peut être à cause du casque de protection que porte cet enfant. On crie parce que l’interlocuteur n’entend pas ou ne comprend pas. Si la scène prend très vite une connotation péjorative dans mon imagination, c’est peut être parce qu’elle semble être une caricature, une mise en scène grossière d’une humiliation. Un préjugé de l’humiliation, une situation toute faite et facile à mettre dans une case.
    La couleur, saturée, est passablement agressive, et renforce encore cette impression de mise en scène.

    Pour autant, je suis surtout gênée, dans cette image, par l’attitude de Donald Trump. Les bras ballants, la bouche ouverte, il semble un enfant égaré, ou déficient mental. Il crie parce qu’il ne sait pas communiquer autrement, ce qui est peut être le cas au vu de son comportement lors de meeting et durant sa campagne.
    Franck ici parait détaché, isolé (ce qui est le cas : son casque l’isole des paroles de son président). Ce n’est peut être pas une mauvaise chose en soi : peut être faut il effectivement ne pas écouter Donald Trump et ses cris, son racisme et sa misogynie, son ignorance et sa haine.

  3. Comment peut-on dire haine/ Violence lorsque la photo en question n’est attitrée d’aucune légende ? Bien évidemment il faut remettre en ordre et en contexte l’actualité de ces derniers temps. L’Amérique va mal, il est vrai, les armes des policiers blancs discriminent et répartissent le racisme, les balles pleuvent et les âmes pleurent. Au pouvoir un bourreau s’est installé, un ogre d’ego prêt à tout pour satisfaire son appétit d’homme dominant.

    Effectivement le contexte fait peur, et serre les coeurs et les poignets d’étrangers, il est vrai. De plus le rabâchement médiatique occidentaux et plus particulièrement de l’hexagone ont été intense sur l’image hideuse de l’orangé blond. Alors la question est de savoir comment nous pouvons tel des êtres bien construits et lucides, nous laisser emporter par le fruit de notre haine sans avoir eu un moment ou un autre l’esprit formaté par les postes de télés ?

    La question qui me revient le plus en lisant cet article et de savoir, si le pouvoir de la société nous amène à être nous même, ou bien à penser comme autrui ? Sur cette photo il est difficile de voir le mal. Car on y voit un enfant tondre la pelouse et homme hurler. Mais le bruit d’une tondeuse est affreux et l’égosillemment est souvent très probable. Alors bien entendu c’est une façon de voir les choses beaucoup trop « clinique », mais en réalité c’est la plus vraie, car tout préjugé est évité.
    Mais bien évidement est-ce le raisonnement le plus raisonnable ? Pour les rationalistes oui, « c’est juste un gamin qui tond la pelouse et le président des états unis qui essaye de lui parler. » Mais alors les comparaisons et les comparatifs aux films de Lynch seraient inutiles. Avec un pont de vue plus artistique et scénographique la vision de la rationalité se déforme :
    - La couleur rouge évoque violence et sang
    - la couleur verte l’instabilité qui pourrait être allié à la performance de l’acteur (ici Donald Trump car oui la photo aurait pût être une vulgaire mise en scène)
    Ce sont clairement les couleurs dominantes de ce cliché. Alors si l’esprit s’en mêle et que le coeur nous dit sa version Donald reprend sa forme monstrueuse, le visage tendu rend son caractère humain sévère et incroyablement laid tandis que le petit garçon à l’air soumis et sans répondant obliger d’exécuter les ordres.

    Je pense que l’Homme à besoin d’écouter sa rationalité mais il doit aussi parler avec son regard, ses propres pensées et ses sentiments, presque que de manière sans filtre (twitter est le réseau social parfait pour ceci). Mais cela amène à de dangereuses pentes si l’être ne fait qu’écouter son coeur et ses pensées. C’est pour cela qu’aujourd’hui, un homme comme Donald Trump est au commandes d’un aussi grand et aussi puissant pays.

  4. En plus de l’agressivité de sa composition, et de l’impression que cette photo nous donne, je trouve qu’elle illustre assez bien le pouvoir des images.

    Par un jeu de couleur, et de « composition », on peut tout à fait sortir une image de son contexte et en faire changer le sens :
    Sortie de son contexte, celle-ci nous renvoie à l’image que l’on a de Donald Trump en général, « L’homme hurlant ».
    Mais rien qu’en modifiant les couleurs le sens de cette photo change. Et dès qu’elle est remise dans son contexte, le spectateur se retrouve en quelque sorte désemparé.
    Il a été trompé par l’image, manipulé.
    Elle nous montre pourquoi il est important de chercher plus loin que le premier coup d’oeil, car ce que l’on voit n’est pas forcément ce qui est.
    Notre interprétation des choses changent en fonction des images aux quelles nous sommes habitués, c’est pourquoi il faut toujours chercher plus loin et diversifier l’univers graphique qui est le nôtre.

  5. En reregardant cette photo je ne fais plus vraiment attention à cet aspect violent qui en ressortait au départ. J’ai l’impression que ce jugement a été influencé par ce que je connais du personnage. A présent j’aperçois un vieil homme essayant de communiquer avec un enfant sans vraiment savoir s’y prendre. Sa posture légèrement en avant et ses bras ballants traduisent une certaine gêne. Cette photographie prise hors de son contexte et exposée seule peut laisser un champ assez large d’interprétations différentes. Sans explications nous voyons et comprenons ce que nous voulons. Cela confirme que les photographies exposée dans un journal sont choisies de manière à influencer notre regard et notre jugement.

  6. Au premier regard je voyais dans cette photo de la maltraitance, des cris, et de la soumission.
    Cependant mon point de vu n’étais pas objectif. Ce que je connaissais de Donald Trump avait influencé mon jugement, et en conséquent mon regard.
    Les couleurs ont en effet un lourd impact sur les images puisque les couleurs vives et surtout le rouge accentuait cette image que je trouvais malsaine.
    Or quand les couleurs changent l’ambiance change elle aussi, même si je ne trouve pas que le changement du rouge au bleu soit rassurant mais qu’il ajoute une dimension presque « glauque » à la scène.
    On peut donc conclure après avoir étudié cette image, que nos connaissances influent inconsciemment notre jugement et que notre premier regard sur une image n’est pas toujours objectif. De plus les couleurs possèdent une grande importance quand à la perception d’une image, elles peuvent donc elles aussi nous influencer.

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