29 août 2017

« Le pire jamais vu »

VOITURE_2017

Une voiture prise dans les inondations, près du centre-ville de Houston (Texas), le 27 août.

Le vent, le déluge sur la 4e ville des Etats-Unis. Beaucoup pensaient qu’il fallait craindre le vent, les tornades, mais deux jours après que l’ouragan Harvey ai atteint la côte texane, tout le monde constate que l’eau est bien pire. « Le pire jamais vu », selon le service de météo américain (NWS).
Les inondations s’annoncent catastrophiques pour les 2,3 millions d’habitants.
En quelques jours, on annonce qu’il va tomber sur Houston, le volume d’eau qu’il tombe généralement en une année.

Une voiture sous l’eau.
Un détail, on ne voit rien de la ville, on ne voit rien de la détresse des habitants. Le regard est ailleurs.
L’image nous donne pourtant bien plus que ce simple constat. Un rectangle blanchâtre frôle la surface de l’eau. L’image créé du sens bien plus que la réalité.

Est ce une voiture entrainée dans le lit d’une rivière ? Plus de repères, de ligne d’horizon. Une voiture sans route, sans espace. Une photographie prise de haut, en plongée. Le sol n’apparait pas, seul apparaît, la surface de l’eau. Un autre espace.

Est-ce que l’eau a atteins le niveau du toit ou bien est-ce que la voiture flotte ?
Ou bien est-ce que la voiture continue à rouler, malgrés l’eau… non, le mouvement est figé, il n’y a plus de direction logique. Au pays de la voiture, seul le bateau permettra de se déplacer.
Est-ce un conducteur surpris par la monté des eaux ?
Et est-t’il encore à l’intérieur ? L’habitacle est sombre, impénétrable ! L’homme n’a pu s’en échapper.
Et pourtant l’image n’est pas menaçante, tragique.

C’est à la fois très commun et irréel, comme un trucage que l’on n’arriverait pas à expliquer.
L’eau n’a plus de limite, ce n’est ni une rivière, ni un lac… c’est de l’eau.
Nous restons focalisé sur le rectangle blanchâtre du toit.

Roland Barthes en parlait déjà dans ses Mythologies dans le texte « Paris n’a pas été inondé »

« D’abord elle [l'inondation de janvier 1955] a dépaysé certains objets, rafraichi la perception du monde en y introduisant des points insolites et pourtant explicables : on a vu des autos réduites à leur toit, des réverbères tronqués, leur tête surnageant comme un nénuphar […] Tous ces objets quotidiens ont paru tout d’un coup séparés de leur racine, privés de la substance raisonnable par excellence, la Terre. […] La crue a bouleversé l’optique quotidienne, sans pourtant la dériver vers le fantastique ; les objets ont été partiellement oblitérés, non déformés : le spectacle a été singulier mais raisonnable. »

À Houston, la police conseille à la population de ne pas se mettre à l’abris dans les greniers des maisons, mais de monter sur les toits, pour ne pas se faire surprendre par la montée rapide des eaux. D’agiter des tissus pour signaler leur présence.

B_Jean-Baudrillard-Saint-Clément-1987

Une autre photo de voiture sous l’eau, une photographie prise par Jean Baudrillard.
« Saint Clément », 1987

Baudrillard qui parle de la photographie, « Le meurtre de l’image »

« — Le désir de photographier vient peut-être de ce constat : vu dans une perspective d’ensemble, du côté du sens, le monde est bien décevant. Vu dans le détail, et par surprise, il est toujours d’une évidence parfaite.
Le photographe rêve d’une lumière hyperboréenne, d’une atmosphère raréfiée, où les choses prennent l’exactitude qu’elles auraient dans le vide…

C’est la photographie qui nous rapproche le plus d’un univers sans image, c’est-à-dire de l’apparence pure… Dans la photo, on ne voit rien. Seul l’objectif  » voit « , mais il est caché… Entre la réalité et son image, l’échange est impossible. La réalité  » pure « , si cela existe, reste une question sans réponse. Et la photo est, elle aussi une question posée à la réalité pure, qui n’attend pas de réponse…

La photo a un caractère obsessionnel, caractériel, extatique et narcissique. C’est une activité solitaire. L’image photographique est discontinue, ponctuelle, imprévisible et irréparable, comme l’état des choses à un moment donné…
On dit que le réel a disparu sous la profusion des images. Mais on oublie que l’image, elle aussi disparaît sous le coup de la réalité…

La plupart des photos actuelles ne reflètent plus que la misère objective et la violence de la condition humaine. Or cette misère et cette violence nous touchent d’autant moins qu’elles nous sont signifiées ouvertement. Il faut au contraire, pour que son contenu nous affecte, que l’image nous touche par elle-même, qu’elle nous impose sa langue originale. Pour qu’il y ait transfert sur le réel, il faut qu’il y ait le contre-transfert de l’image, et que tous les deux soient résolus… »

COUV_NOUSTRAVERSONS

En 1999, le collectif de photographes Tendance floue éditait le premier ouvrage « Nous traversons la violence du monde », un texte de Jean Baudrillard.
Un homme près d’une voiture sous la pluie… nous traversons la violence du monde.

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