16 décembre 2017

Le gant de Crowd

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Un matin, ça commence par une photographie entraperçue sur une newsletter, et l’on sent immédiatement que quelque chose cristallise. Une construction connue. Un émotion très particulière.
Feuilleter un journal, regarder un écran et être arrêté par une image qui va servir de point de départ. Remonter le fil… entrevoir une faille.

C’était dans Libération il y a 20 ans, en mai 1996.
Une pleine page sur de la danse, « L’Atelier en pièces » de Mathilde Monnier. Et la photographie qui accompagnait l’article me trouble. Moi qui n’ai jamais vu de spectacle de danse.

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Depuis quelques mois, la chorégraphe construit un travail à partir de collaborations régulières avec des autistes de l’hôpital de la Colombière à Montpellier.
Une certitude, il y a quelque chose dans l’image.
Mathilde Monnier s’interroge sur ce qui altère, affecte et désoriente le corps.

Danse et maladie ont un même support, une même préoccupation : le corps. Etre atteint, est-ce être touché ? Etre malade ? C’est quoi un corps atteint ?

Mathilde Monnier parlait de son travail : « Depuis longtemps, je voulais travailler avec des autistes. J’attendais seulement d’avoir une base fixe car je savais qu’il s’agirait d’un engagement au long cours. Deux mois après être arrivée à Montpellier, je participais aux ateliers de l’association Les murs d’Aurelle, autonome de l’institution psychiatrique, avec l’intuition que la danse pouvait regarder différemment ces corps qui n’ont pas accès au langage, qui sont dépourvus de repères face au temps, à l’espace. Ces corps particuliers posent des questions auxquelles la danse nous confronte en permanence. »
Et je regardais l’image avec attention. Le corps, la temporalité, l’espace.

C’est peut-être devant cette photographie, que naît cette envie forte de me confronter à l’image. Cette Tentation du Regard. Je suis sûr que je vois quelque chose. Physiquement, l’image me tient et me donne envie d’aller voir ce spectacle.
Partir de l’image pour aller voir le corps.

La photographie d’aujourd’hui, c’est Gisèle Vienne, dans Libération, par Julien Mignot. La chorégraphe, metteuse en scène, plasticienne présente un spectacle aux Théâtre des Amandiers à Nanterre, « Crowd ».

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Un visage très doux. Un geste de la main pour repousser des cheveux qui viennent masquer une partie de son visage. Un léger vent, sans doute est on à l’extérieur et Gisèle Vienne dégage son visage. Avec un gros gant de cuir. Pas un gant raffiné, épousant parfaitement la ligne des doigts. Non, un gros gant de cuir qui contraste avec la douceur du visage. Un sourire léger et des pommettes saillantes.

Gisèle Vienne ferme les yeux. Tout en intériorité. Et l’on se dit que cette photographie ne nous donne pas accès à son regard. Et l’on revient à ce gant qui pourrait être un gant d’homme.
Oui, et alors ? Qu’est-ce que ça change ? rien, sinon que l’on sent que les pistes se brouillent. Que ce gant, qui pourrait être un gant d’homme, ça ne colle pas avec ce sourire à peine esquissé. Ça ne colle pas avec cette raie des cheveux, bien dessinée. Avec le vent qui souffle sur ce visage.

Et puis c’est très brutal. On perçoit que finalement on s’est approché très près et que là, tout s’écroule en pensant que cette main, ce gant, oui effectivement, c’est bien un gant d’homme, parce que cette main pourrait ne pas être celle de Gisèle Vienne. C’est une autre image et c’est un homme, là, devant elle, qui touche son visage. Il vient de dire un mot et la femme baisse la tête, fermant les yeux. Elle sourit, elle ne sait pas ce qu’il va faire.

Ça commence donc comme ça, comme pour Mathilde Monnier, il y a 20 ans, avec l’envie forte de voir ce spectacle, simplement sur une image. De faire confiance à la force l’image a déclenché.

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Je regarde sur le site du théâtre, complet. Téléphoner tout de suite aux Amandiers. Ce sont les derniers jours, et il n’y a  plus de place. Une femme me répond.
« Oui complet, vous savez c’est incroyable, deux jours après le premier soir il y a eu comme une vague de réservations, tout a été pris en quelques jours. Désolé vraiment, mais on est victime de notre succès. » Et l’on ne se contente pas de ce « désolé », on explique que oui, bien sûr que l’on comprend, mais c’est important « cela va vous paraître sans doute déplacé mais je dois voir ce spectacle, je vous le demande, faite un effort, il reste trois soirs. » La femme à la billetterie marque un temps d’arrêt. Quelques secondes, c’est très long cinq secondes de silence. « Vous savez, vous pouvez toujours venir en liste d’attente, une heure avant l’ouverture des portes, on ne laisse jamais personne dehors. » Je la remercie. Elle reprend la parole « Mon collègue arrive à 13h…  bon, écoutez… je vais voir ce que je peux faire, laissez moi votre téléphone. »
La femme me rappelle trente minutes plus tard. « C’est bon, je vous ai eu des places, mais c’est pour ce soir… vous pouvez venir ? »

La photographie de Gisèle Vienne est forte, je vais voir ce spectacle ce mardi soir.

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Les portes ouvrent à 20h20.
La salle se remplie rapidement. Et puis de façon inattendue, le silence s’installe, plus personne ne parle. La scène est vide, peu éclairée. Un champ de terre, des restes de bouteilles vides, de détritus plastiques. Silence pendant plusieurs minutes.

La musique commence, Underground Resistance, Jeff Mills, un son caractéristique de la techno de Detroit des années 1990.

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L’on s’habitue à la pénombre, et puis l’on distingue un corps se déplaçant avec une extrême lenteur. Un corps entre dans l’espace. C’est comme un ralenti, comme si le temps était étiré au maximum. Du slow motion. C’est une fille en short et baskets brillantes qui va traverser la scène. Et puis un deuxième danseur. Extrême lenteur. Au bout de quelques minutes, cette altération du temps devient familière. Au bout d’un quart d’heures ce sont quinze personnes qui sont maintenant sur scène et qui forment un groupe. Et toujours cette techno de Detroit.

Ils ont des sacs à dos, des bouteilles d’eau. Ils sont jeunes, autant de filles que de garçons.
Gisèle Vienne parle de son nouveau spectacle. « C’est une fête improvisée, quelque part entre les années 90 et aujourd’hui. C’est un lieu d’excitation, où les émotions des danseurs se déploient de manière particulière. » Un no man’s land où se retrouve un groupe de jeunes teufeurs. Et l’on ne voit déjà plus la même chose, comme si notre regard était troublé par ce mouvement ralenti. On avait déjà ressenti cela avec les vidéos de Bill Viola. De ce qui est de l’image ou du réel. Un véritable trouble.

Gisèle Vienne repousse les cheveux de son visage. L’homme se rapproche encore et souffle un mot.
Fin de The Illuminator d’Underground Resistance. Une autre époque, 1995.

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On remarque la lumière qui éclaire le groupe, une lumière froide, neutre. La même lumière qui éclaire les terrains de foot. Un autre lieu de regroupement dans la ville. D’autres rituels. Une lumière de lune.
Car il s’agit bien de cela, de rituel contemporains et les mouvements des danseurs entretiennent la confusion. Qu’est-ce qui pousse un groupe de personnes à se retrouver dans certains lieux ? Besoin de défoulement, besoin de vivre une violence contemporaine ? Danses spirituelles, approches de séduction, gestes ambigus… Les fêtes comme espaces de transgression qui ne mettent pas en péril la communauté, le groupe. Gestes de danses, mouvements très sexualisés du corps, incantation, … besoin de gestes exutoires.

Le temps, le mouvement, et l’on sent que le regard est altéré, que l’on n’arrive pas à voir sans penser aux clips musicaux, aux effets visuels, au montages numériques, aux gif animés qui dupliquent en boucle un même mouvement, avec souvent un léger décalage quand on reprend le début de la mini boucle. Les danseurs vont dans ce sens, c’est très impressionnant.
Des gestes saccadés, heurtés, recommencés, une fois, deux fois, dix fois… toit est très bien synchronisé.

Arréter le temps du groupe, pendant que deux danseurs se rapprochent l’un de l’autre, au ralenti. Convoquer la mémoire, l’arrêt sur image au milieu de pensées moins précises. C’est superposer plusieurs couches de souvenirs. Faire glisser de la mémoire sur une autre strate.
L’immobilité des gestes, comme figée par l’image, alors que dans la même image, quelque chose continue à bouger, un corps se rapproche imperceptiblement d’un autre.
Car le groupe est traversé de multitudes de micro histoires, des regards, des mouvements, des esquisses de gestes. L’attention se pose sur une fille qui bouge et puis continue, là, à droite où se trouvent deux garçons. L’un est menaçant, mais le mouvement ralenti dilue le geste en caresse, en quelque chose de doux.

Décortiquer chaque instants. Couper, revenir en arrière, superposer. Est-ce que le personnage bouge ou est-ce un effet de montage, d’excitation visuelle ? Et puis arrêter le temps permet d’aller au plus profond de instant, du geste, de l’attitude.

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The Martian – Red Atmospheres

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La fête se poursuit, le groupe tourne sur un centre indistinct. Là encore, rituel, spiritualité ou simple énergie qui trouve un support dans la danse. Incantation ou simple signe de plaisir ? Un garçon sort, il sera suivi par deux filles. Le temps s’étire. Jeff Mills accélère le rythme avec Phase 4.

Un garçon se penche pour ramasser son sac à dos. Il se relève et disparait. Gisèle Vienne penche la tête. L’index de sa main gauche légèrement replié pour faire passer une mèche de cheveux derrière son oreille.
La fête est terminée. Elle va ouvrir les yeux.

 

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