23 juillet 2016

Le fils pardonné

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Un jeune homme le fils, un vieillard le père, des témoins, le frère aîné, des inconnus.

« Le Retour du fils prodigue ».
(Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg, Russie)

C’est la dernière grande œuvre de Rembrandt peint en 1668/1669, quelques mois avant sa mort.

Un tableau qui représente une scène du « Fils prodigue » cité dans l’Évangile selon Luc 15:11–32 du Nouveau Testament : après avoir quitté sa famille, et dilapidé son héritage dans la débauche, un fils fait l’expérience de la misère, et revient chez son père. Et là surprise, celui-ci l’accueil à bras ouverts, compatissant. Il lui sacrifie le veau gras suscitant la jalousie du frère aîné, travailleur et fidèle.

« – Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut pris de pitié : il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. 21 Le fils lui dit: « Père, j’ai péché envers le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils » 22 Mais le père dit à ses serviteurs: « Vite, apportez la plus belle robe, et habillez-le; mettez-lui un anneau au doigt, des sandales aux pieds. 23 Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, 24 car mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé ». Et ils se mirent à festoyer. »

FILS+PERE

Le fils est agenouillé. Pieds nus et chaussures usées, vêtements en lambeaux. Le crâne rasé comme les bagnards, il a perdu une partie de son identité. Qui est-il encore aujourd’hui ?
Visage émacié, paupières gonflées. Il a connu la déchéance et la honte. C’est un corps de martyre.
Placé de dos, impossible de lire le repentir du fils.
Que pense t-il à cet instant précis ?

Le père, un homme sage et calme. Vouté et protecteur.
Un œil est tourné vers le fils, l’autre attiré par une pensée lointaine.
Le père enveloppe littéralement son fils. Les mains réconfortent et soignent.
Le pardon du père semble apparaître sans contrepartie.

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On dirait que les autres personnages font de la figuration. Le fils aîné, même manteau rouge que le père. Deux serviteurs dans l’obscurité. Au fond une femme.

Rembrandt évacue la narration et les signes religieux, il banalise la scène. Aucune présence divine. Pas de référence précise au Nouveau Testament.

Ce tableau n’était pas fait pour une église, Rembrandt n’avait plus de commande à la fin de sa vie. Il l’a gardé dans son atelier jusqu’à sa mort.

Et puis les mains. Les mains du père, son corps. L’enveloppe charnelle des personnages peints par Rembrandt laisse transparaître un intérieur qui n’est pas leur psychologie, mais comme l’appelle Jean Genet, « leur Destin ».

« – On l’a écrit : Rembrandt, au contraire de Hals, par exemple, savait mal saisir la ressemblance de ses modèles ; autrement dit, voir la différence entre un homme et un autre. S’il ne la voyait pas, c’est peut-être qu’elle n’existe pas ? Ses portraits, en effet, nous livrent rarement un trait de caractère du modèle : l’homme qui est là n’est à priori, ni veule, ni lâche, ni grand, ni petit, ni bon, ni méchant : il est capable, à tout instant, d’être cela. »
Jean Genet, « Le secret de Rembrandt », Oeuvres complètes V.

Les mains et le pardon.

Le fils appuie sa tête sur le ventre du père. Le vieil homme pose ses mains sur le dos de son enfant. Il y a quelque chose qui vibre dans ces mains…

Quelque chose dans le traitement des mains. L’une fine et claire, l’autre plus sombre et robuste.
Une main longue, douce, caressante et maternelle. Une autre main d’homme, puissante, protectrice, paternelle.

Une mère qui tient son nouveau né contre sa poitrine. Un père qui protège un enfant que l’on croyait mort.

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Quand Rembrandt peint ce tableau, il a un peu plus de 60 ans.

Il a eu du succès et de l’argent, il a mené grand train après son premier mariage avec Saskia avec qui il a eu quatre enfants. Un seul, Titus, arrivera à l’âge adulte. Saskia mourra à 30 ans de tuberculose. Rembrandt va vivre alors avec la servante qui s’occupe de Titus mais il la fera interner en psychiatrie. Il se mettra en ménage avec une autre servante plus jeune qui lui donnera une fille, Cornelia. Rembrandt recevra un blâme de l’Eglise pour mauvaise conduite et le succès va s’éloigner, il sera obligé de vendre sa maison, ruiné.

1668, Titus qui le protégeait et était devenu son tuteur, son fils vient de mourir.
Tous les êtres qui lui étaient chers sont morts.

Un dernier tableau, « Le Fils prodigue » que Rembrandt laissera inachevé !
Le destin d’une vie, le pardon.

En 1669, un autoportrait, le dernier… après plus de cent.
Un vieil homme, ridé, bouffi, un nez déformé, un regard perdu dans le lointain. Un regard qui questionne encore…

Et si la seule question à la fin d’une vie, après un « Destin », était celle du pardon.
« Ai-je pardonné ? »

Autoportrait-deux-cercles-xl

[ Voir l'article :  « Le concret monstrueux a rayé l’abîme » ]
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