20 janvier 2018

L’aventure Simplissime

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Simplissime est un phénomène d’édition.

Du jamais vu. Avec Simplissime, « le livre de cuisine le + facile du monde », Jean-François Mallet a trouvé l’alchimie pour faire exploser tous les records. Un livre de cuisine qui se vend à 2 millions d’exemplaires (international compris), c’est un tsunami éditorial. Un best-seller traduit dans 20 pays. Durant la dernière semaine de Noël, c’est plus de 20 000 livres qui ont été achetés en France. Il faut remonter le temps pour trouver un engouement aussi fort, il faut aller chercher ce qui a été une de ses sources d’inspiration, le « Je sais cuisiner » de Ginette Mathiot en 1932. Le livre orange toilé que l’on a tous vu enfant dans la cuisine de nos parents. Simplissime est en train de le remplacer.

Simplissime, c’est une équipe de trois personnes.

C’est J. F. Mallet, l’auteur et l’inventeur intégral de la formule Simplissime.
Avant de faire des photos de cuisine dans le monde entier, J. F. Mallet a travaillé pendant 10 ans dans les plus grands restaurants. Après l’École hôtelière, c’est le George V, à Paris, et l’Hôtel Hilton, à Londres. Rencontre avec Joël Robuchon, Michel Rostang, avant de se perfectionner à l’École supérieure de cuisine française Grégoire-Ferrandi, dont il sortira major de sa promotion. Il devient chef du Pavillon Elysée Lenôtre, puis intègre  L’Ostréade, près de la gare Montparnasse. Tout a été très vite.

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Et puis il partira au Japon et l’image s’imposera. L’écriture des recettes, la photo culinaire et logiquement viendra le livre de cuisine.

Simplissime, c’est un éditeur, Hachette Pratique et Céline Le Lamer, responsable éditorial, qui tient tout. La logique et le suivi éditorial, la cohérence qu’il faut maintenir. Hachette Pratique réalise avec ce livre et sa déclinaison depuis plus de 2 ans, un véritable exploit éditorial et financier.

Et puis c’est Marie-Paule Jaulme, la graphiste qui travaille avec J. F. Mallet depuis plus de 10 ans.

On a voulu rencontrer Marie-Paule, pour avoir un autre point de vue.
On se retrouve donc un midi, près de son bureau, dans le 10e parisien de la rue du Faubourg Montmartre. Un quartier qui n’arrête pas de bouger et où l’on sent les tendances du moment.

Marie-Paule connait J. F. Mallet depuis plus de 10 ans. C’est un ami commun qui va favoriser la rencontre. On est en 2008 à Paris.

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« — Un jour, J. F. Mallet rentre dans le bureau que je partageais à l’époque avec cet ami commun, et J. F. qui a un passé de chef cuisinier donc habitué à être direct et franc me dit “Bonjour Marie-Paule, montre moi ce que tu as fais comme livres !” Là stupeur, car il n’y a pas eu d’autre entrée en matière… ça c’était au bout de deux minutes… et là je lui ai dit “Je ne sais pas trop par quoi commencer, je te montre le plus beau livre que j’ai fait jusqu’à présent, c’est un livre qui a déjà 10 ans, mais je n’ai jamais rien fait de mieux”. Il a pris le livre, et l’a regardé en silence. “Ok, on va travailler ensemble…”. Ce livre que j’aime beaucoup, c’était un auteur avec qui j’ai eu une longue relation de travail, c’était Jean-Luc Manaud, et le livre là, entre les mains de J. F. s’appelait « Instants du désert », édité au Chêne en 2002. Voilà, ça commence comme ça. »

La semaine suivante, J. F. Mallet envoie des tonnes de photos à Marie-Paule et rapidement, ils commencent à travailler sur un premier livre. Ce sera « Take away », en 2009 chez La Martinière.

« — On a d’abord fait des livres de reportage. Et puis, de fil en aiguille, on s’est rendu compte qu’on avait pas besoin de se dire grand chose pour faire les livres. Un fonctionnement qui était assez paradoxale, mais convenait bien à son tempérament de chef cuisinier où il faut comprendre très vite avec très peu d’indices. Et moi, je me sentais très à l’aise avec cette manière de travailler. Comme le coup de feu permanent quand on œuvre en cuisine. Il m’envoyait 40 photographies par jour, toujours en flux tendu. Lui à l’époque n’est plus chef, il est photographe à temps plein. Il a déjà publié énormément de livres chez différents éditeurs, pas loin de 100, en tant qu’auteurs de recettes, en tant que photographe. Il voyage beaucoup. »

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Les livres se multiplient, ils forment une équipe. Et se produit ce que tout graphiste connait quand il travaille régulièrement avec un auteur. Il acquiert la confiance de l’éditeur et devient autonome. Du coup Marie-Paule et J. F. Mallet, formeront un duo. Les livres se faisant à deux.

« — J. F. n’avait pas très envie que ses photos soient mis en page par quelqu’un d’autre que moi. Une vraie relation de confiance s’instaurait, de travail, on reconstituait un truc qui n’est pas forcément évident dans les maisons d’édition où on a tendance à séparer les compétences, d’un côté les auteurs de l’autre les graphistes. Alors bien sûr que c’est pas dit comme ça mais c’est souvent ce qui est mis en place… et là, tout d’un coup, on affirmait quelque chose de différent. Et donc on a travaillé sur des dizaines de projets jusqu’à connaître Hachette Pratique, l’éditeur de Simplissime. Ça c’était en 2013. Avec « Viande ».

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« — “Viande, l’encyclopédie des produits et des métiers de bouche”, un sujet éditorial difficile parce que c’est une collection où il faut être à la fois encyclopédique et très visuel, il fallait créer des fonctionnalités. Et ça on le découvre tous les deux. »

J. F. Mallet et Marie-Paule ont, l’un comme l’autre, envie de répondre à cette question. Qu’est-ce que c’est qu’un livre de cuisine grand public ? Comment parle t-on au grand public de manière très clair, très belle, très limpide.

« — Ce n’est pas parce que c’est grand public que l’on y accorde pas un temps infini. Du côté de J. F. , il n’y avait aucune hésitation de sa part, donc ça se passait bien, on a réussi à construire une collection (Viandes / Poissons / Légumes) que je trouve très aboutie. Avec de très belles images. Dans les librairies, j’entendais les gens en parler comme d’un beau livre, donc c’était touchant de se dire qu’on avait vraiment réussi à répondre à la question de départ. Car photographier la viande, c’est quelque chose de difficile et J. F. sait le faire. C’est quelqu’un qui aime ça… les livres qu’il fait sur la viande sont toujours exceptionnels. »

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« On met en place un truc particulier dans le travail, car contrairement à d’autres photographes, J. F. a une manière très personnelle d’intervenir sur la maquette. Il ne dit pas “C’est trop grand, ou cette image est trop petite !” mais plutôt “Tu vois, ta page, ça va pas… on a déjà fait mieux que ça ! [ ça, c’est une expression qui revient souvent ] mais j’ai compris, je sais pourquoi, c’est parce que mes photos ne vont pas,… donc je t’en renvois.” Je n’ai jamais entendu un photographe me dire “Je te refais les photos parce que c’est la cohérence qui va pas, donc dans une demie heure tu en as six !!!”

Un exemple, sur une double-page avec des sauces qui peuvent accompagner la viande de porc, je lui montre des choses et en regardant les premières pistes J. F. me dit “Ça c’est bien, mais là les sauces ça va pas…” Deux heures après il avait refait des photos, dix photos de sauces cuisinées par lui. Il a un fonctionnement de cuisinier qui cherche tout le temps. C’est une autre méthode de travail. C’est une méthode qu’il sera celle de Simplisme, elle était déjà installée depuis très longtemps.

 

Et puis un jour, J. F. Mallet commence à parler de Simplissime.
Cela apparait dans les conversations en filagramme, et tout le monde le remarque. La densité de ce qui était en germe depuis des années prend corps, et un midi J. F. Mallet dit « Ça y’est, il faut faire ce livre, je le vois, je sais à quoi il doit ressembler, oui, il faut le faire. »

Et donc là, rapidement, il le propose à Catherine Talec chez Hachette Pratique.
Il avait été voir d’autres éditeurs qui lui avait répondu « Ok, on veut bien, mais il faut que les recettes soient plus longues, il faut que les ingrédients soient dans la marge… » J. F. Mallet ne veut pas de ce principe là. Car dés le départ, il voit quelque chose de très simple. Basiques.

« C’est bon. C’est une cuisine rapide à réaliser… et c’est presque sans vaisselle. »

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Pour J. F. Mallet, l’idée est très claire. « Aller à l’essentiel du goût et de la technique en deux pages, occupées aux trois quarts par des photos toutes simples des ingrédients et du plat. Cinq à quinze minutes de préparation qui tiennent en huit lignes, écrites en gros. Pas d’ustensiles superflus : « Un couteau qui coupe bien, une cocotte en fonte, un plat qui va au four, une poêle, un zesteur, un fouet électrique, jamais d’appareil cher et sophistiqué. Comme les fours sont différents, je donne des temps de cuisson moyens. »

Entre deux et six visuels par recette, pas plus, car aucun plat ne nécessite plus de six ingrédients (faciles à trouver). Un côté photomaton. Un court texte pour la recette, comme un Tweet, écrit en gros. Une photo du plat, appétissant sans esthétisation de la prise de vue. De la vaisselle blanche, pas d’accessoire. Une sorte d’anti beau-beau livre de cuisine comme l’on en voit sur les tables de présentation des librairies. « Les images sont l’exact reflet du plat que l’on obtient à la maison, le stylisme culinaire est discret, je ne cherche pas à magnifier le plat pour le rendre plus appétissant ».

La tendance mode d’emploi, plutôt que « Pas à pas » des vignettes présentant le déroulé d’une recette. Quelque chose qui ressemble aux tutoriels du web sur à peu près tous les domaines. Une fiche Ikea de montage d’étagère Billy.

Céline Le Lamer, la responsable éditoriale d’Hachette Pratique, précise le propos. « Nous n’avons certes pas inventé le principe de la cuisine simple, il y a toujours eu des livres de recettes faciles. Mais nous avons su imaginer un concept cohérent, dans la forme et dans le fond, en expliquant la recette à la façon d’un mode d’emploi, avec une mise en page sans chichi ni fioritures. » Alors bien sûr que l’on pense à la référence historique de J. F. Mallet, Le « Je sais cuisiner » de Ginette Mathiot.

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Le premier livre phénomène dans l’édition culinaire. Un livre qui s’est vendu, à plus de 7 millions d’exemplaires, 53 rééditions (plus 12 éditions « luxe »).

Un livre de cuisine simple. Revendiqué dés l’origine.

En 1930, Albin Michel, le fondateur de la maison d’édition du même nom « découvre » Ginette Mathiot qui est à l’époque, professeur à l’École normale d’enseignement ménager de la Ville de Paris. L’éditeur sent l’air du temps et confie à la jeune fille, elle a 23 ans, le soin d’élaborer un livre de recettes qui tienne compte des progrès les plus récents de la diététique. Elle n’est pas cuisinière mais pédagogue.
La première édition de « Je sais cuisiner » en 1932, fut écrite avec une collègue de Ginette Mathiot, Hélène Delage. Le livre rencontre un succès immédiat. Toutes les recettes du livre étaient testées par elle ou par ses élèves. À l’origine, ce manuel s’adressait aux « bonnes ménagères » (mères de famille, futures épouses, jeunes filles qui le recevaient dans leur trousseau de mariage). Avec le temps, il s’est imposé auprès de toutes personnes décidées à se mettre à la cuisine.

« Je sais cuisiner », organisé avec méthode (Ginette Mathiot est très méthodique), propose 2 000 recettes simples et rapides. Tout est classé par ordre d’entrée sur la table. Chaque plat a ses temps de préparation et de cuisson clairement indiqués ; sa confection est décrite dans un style sobre, phrases courtes, verbes à l’infinitif. Toujours pour six personnes. En 1955, « Je sais cuisiner » sera adapté pour la collection « Le Livre de poche pratique», créée deux ans plus tôt. Intitulé « La Cuisine pour tous », le livre sera lui aussi un succès de libraire, plus de 2 millions d’exemplaires vendus.

Jusqu’à la fin du XXe siècle, l’ensemble des livres de cuisine de Ginette Mathiot constitua un record absolu de diffusion pour un ouvrage français dont l’auteur est toujours vivant.

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Pour l’anecdote, c’est Ginette Mathiot qui a eu l’idée, au début de chaque recette, de mettre les ingrédients qui devaient être utilisés avec leur quantité. Auparavant, dans les livres de cuisine classiques, le « Cuisine et vins de France  » de Curnonsky, par exemple, il fallait noter les ingrédients nécessaires au fur et à mesure de la lecture de la recette. Et pour les quantités, il fallait souvent deviner… « Mettez du lait… » « Laissez cuire un bon moment… » Ce fut une véritable révolution formelle que de présenter les recettes comme ça, sous forme de mode d’emploi avec ingrédients séparés.

Rien d’étonnant à ce que J. F. Mallet se réfère à ce livre. « Moi, je veux refaire LE Ginette Mathiot d’aujourd’hui. C’est pas la même époque, l’approvisionnement n’a rien à voir, les outils sont différents, la surface des maisons a évoluée. L’économie de la cuisine a changé. Mais c’est pas compliqué, je veux refaire le « Je sais cuisiner ». »

 

A ce stade, Marie-Paule n’interviendra pas encore, la mise en forme du projet viendra dans un deuxième temps.

« — Moi, mon rôle, c’est de dire à J.-F. “Précise-moi ce que tu as en tête, et je reviens dans 24h, avec la réponse, c’est fait rapidement. Les livres, on les a toujours fait comme ça. Moi, je suis une traductrice formelle de ses idées. C’est un type qui a des visions. Donc, il ne s’agit pas de lui dire “ Oui, mais on pourrait prendre ça comme ça…”  ça ne marche pas avec lui, c’est pas son truc. J’interviens vraiment au plus près de sa vision. Moi, je fais du réglage, et dans Simplissime, ce réglage est assez fin. Même si la mise en page peut paraître brutal, c’est très dessiné, bien calé, équilibré. Et c’est marrant de voir, de comparer avec les autres éditeurs qui se sont lancés dans des variantes de Simplissime. C’est souvent brutal, mais sans cette finesse sous jacente. En tout cas, ça marche moins bien. Et ce n’est pas qu’une histoire de qualité graphique, la fonctionnalité des choix n’est pas au rendez-vous. Le piège, c’est que la simplicité de Simplissime n’est qu’apparente.

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J. F. le dit souvent “Pour faire facile, il faut passer par la complexité. Ma réussite est née de ma maîtrise de la technique.” Le graphisme c’est pareil. »

« — First, par exemple, et la “Cuisine pour les nullissimes”, tout est pareil, c’est le même principe, c’est limite du copier/coller. Dans la recette, les ingrédients apparaissent en gras. Nous on avait mis ça au point dans l’Encyclopédie du gout, on avait travaillé ça dans le premier volume, « Viande » précisément. L’équilibre était bon. Ça, on s’en est resservi dans Simplissime, et ça devient un principe que les autres éditeurs se réapproprient. »

 

Novembre 2004, Hachette Pratique est partant pour l’aventure.

Quand Catherine Talec, la responsable éditoriale, rencontre J. F. Mallet, elle se dit immédiatement : « Ce mec vaut de l’or, donc je vais l’emmener, il faut vraiment lui laisser la parole. » Il y a clairement à ce moment là, le pari d’un éditeur sur l’intelligence d’une personne. « Il faut lui laissé faire son truc. Donc, ok, on te fait totalement confiance, tu as ton projet en tête, on ne veut pas savoir. Tu as ton équipe, tu bosses avec qui tu veux. »

Ils connaissent Marie-Paule qui avait mis en forme le principe de l’Encyclopédie du gout, et puis le grand livre de Ferrandi qui marchait très bien à cette époque. Tout était en place. Tout le monde était prêt pour l’aventure Simplissime. L’équipe était prête.

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Le premier Simplissime sort en octobre 2015.

« — On a mis un an à le faire. On commence toujours la course de fond en septembre pour être chez l’imprimeur début juillet. C’est en gros, une année scolaire, c’est un bon timing.

On a développé entièrement la formule. Beaucoup de propositions. On a fait des essais de formats, avec des photos dans la marge, des carrés, des photos en hauteur. À ce stade, les photos n’étaient pas encore faites. Mais je découvre en septembre que J. F. a déjà un réservoir de vignettes d’ingrédients sur fond blanc (notamment les produits chers comme le poulpe, la truite arc en ciel ou le bar de ligne, les écrevisses) qu’il a réalisé lors de la conception de l’Encyclopédie du gout. Il avait déjà en tête la formule de Simplissime. Tout se faisait en flux tendu. Est-ce qu’il fallait des pictogrammes, ou pas ? Et puis ces pictogrammes où est-ce qu’on les prend, comment on les fait ?

Pour les photos par exemple, on organise une réunion, J. F. fait des photos, on travaille à partir de ça, on fait des essais, et on avance. L’expérience elle se fait tout le temps. Même aujourd’hui, la collection continue a évoluer parce qu’il trouve un truc et se dit “ Comment on fait rentrer cette nouvelle prescription dans l’ensemble”.

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Point par point, le projet est en action. Au moment de la conception, Hachette Pratique demande à ce que l’on utilise un caractère typographique particulier. Le Gotham regular, un beau caractère (celui du M Le Monde, celui de la campagne d’Obama en 2008… ). Un caractère qui chasse, un caractère un peu large. Rapidement, le problème de l’encombrement se pose. Les recettes sont composées en corps 15,5, et ça ne va pas être possible de faire toute la recette avec du Gotham. Donc, il faut trouver un caractère d’accompagnement qui ne chasse pas beaucoup. Et c’est ce qui va devenir l’identité de cette collection. Donc Gotham pour les titres et les ingrédients et Glober semi bold pour le texte des recettes. Aujourd’hui, la difficulté pour Marie-Paule, c’est d’imposer ces deux caractères dans ces deux graisses uniquement, que l’on ne cherche pas à en introduire de nouvelles typos.

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Le titre « Simplissime » a été travaillé pendant la première année d’élaboration du projet. Un packager avait commencé à réfléchir. Et Simplissime s’est imposé, comme une accroche de pub.

« — Après, qui trouve le nom ? Moi je n’en ai pas le souvenir, en tout cas, ils se sont beaucoup parlés, et le titre arrive tôt. Simplissime, c’est un mot qui va très bien à J.-F.. C’est gentiment en décalage avec ce qui se fait. J.-F., c’est le Robert Doineau de la photo de cuisine. Quelqu’un qui essaye plein de choses mais jamais avec brutalité. C’est une façon de faire, c’est un mot qui lui va bien. Simplissime c’est pas une injonction, un ordre donné que l’on retrouve trop souvent dans l’édition. »

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Et puis le point fort de Simplissime, c’est la couverture.

Marie-Paule a travaillé les premiers projets, en sherpa, elle a fait la marche d’approche, histoire de préciser ce que chacun voulait. Les couvertures ne sont pas jugées assez fortes… intéressantes mais pas assez impactantes. J. F. Mallet travaille alors avec le directeur artistique d’Hachette, Antoine Béon, qui fait partie de l’équipe depuis le départ. À partir d’un croquis de J. F., il propose ce qui sera la couverture noir et jaune. Réaction de Marie-Paule « — Sur le coup, je leur ai dit “Je n’étais sans doute pas la bonne personne pour la couverture . Ok, vous avez super bien fait votre travail, parce qu’elle est d’une efficacité incroyable. Donc bravo de l’avoir fait”. C’est un travail d’équipe, moi ça me va très bien. C’est aussi ça être au service d’un projet comme celui-ci. Par la suite, j’ai affiné les choses sur la couverture. Les bandeaux de titrage sur le Simplisime light seront mieux calés, plus soignés que sur le Simplissime 1. Autre nouveauté avec le Light, Céline Le Lamer propose un ton direct pour l’ensemble des couvertures à venir.

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Le fait que la couverture ressemble à celle de la collection de First, pour les Nuls… c’était volontaire ou pas ?
« — Je ne sais pas. Il y’a des moments, où l’on ne pose pas de questions, on n’est pas là pour ça. La proposition était efficace, on a avancé. Moi, je suis une silencieuse. Dans l’édition, beaucoup passent du temps à se chamailler sur des couleurs, des typos, des détails. On a avancé, c’était la priorité. »

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Question graphisme, le noir et le jaune, passe pour ce qu’il y a de plus lisible. Un texte noir sur un fond jaune plus lisible que sur un fond blanc. Il suffit de regarder la signalétique qui l’emploie de façon systématique. Dans la rue, dans les aéroports. On pense aussi aux différentes saisons du théâtre des Amandiers à Nanterre, réalisées par Labomatic.

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Mais ce qui vient tout de suite à l’esprit, ce sont les produits Monoprix, retravaillés depuis 2010 avec cette logique typo qui en a fait son identité.
Typo baton, simple, couleurs contrastées. C’est devenu quelque chose d’immédiatement identifiable dans  la communication de la grande distribution.

On pourrait parler des visuels chocs de Barbara Kruger ou du graphisme de Paula Scher, mais Monoprix reste la référence. C’est simple, coloré, impactant… la couverture de Simplissime est complètement dans cet état d’esprit.

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Octobre 2015, le livre sort. En 15 jours, le tirage de 15 000 exemplaires est vendu, siphonné, il ne reste plus un seul livre en France. Panique chez l’éditeur qui n’a pas anticipé ce raz de marrée puisqu’il faut réimprimer très vite en prévision de Noël. Pour répondre à cette demande, le livre est imprimé en Espagne et Italie, car les tirages sont énormes, avec l’obligation de répartir pour répondre à la demande. Chez Hachette, on n’a jamais vu ça. Fin décembre, c’est 70 000 exemplaires qui sont vendus en quelques semaines.

Aujourd’hui, Simplissime en est à 2 millions d’exemplaires vendus.

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Comment explique t’on un tel succès inattendu ? Qu’est-ce qui a pu se passer en 15 jours pour que le livre se vende autant ?

Alors bien sûr que des anecdotes se greffent à l’aventure Simplissime.
Un élément imprévu aurait été influent. La Griffe Noire, une librairie de Montreuil, propose régulièrement des chroniques vidéo pour conseiller des livres. Le 4 septembre 2015, c’est Gérard Collard qui présente Simplissime. Il encense le livre. Un coup de cœur énorme.

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« — Là exceptionnel, EXCEPTIONNEL, c’est le livre de cuisine. Vous ne me connaissez pas, mais moi, c’est micro onde, si vous avez des enfants étudiants, vient de paraître un truc qui va vous sauver… après ça vous ne risquez plus rien… le rêve… comment faire simple, pas de blabla et tout… c’est absolument génial… c’est le livre cuisine de l’année, on va lui donner le prix Griffe noire du livre de cuisine de l’année parce que ça va sauver des vies, sauver des gens, ça ne coûte que 19,90€, le prix d’un Christine Angot… sauf que là vous avez de quoi manger… allez y, c’est chez Hachette.

Ce professionnel du livre est très suivi dans le monde de l’édition. L’effet est immédiat, en quelques jours, quantité de libraires commandent massivement le livre. “ Il a dit que Simplissime c’était super… donc on y’a va, on verra”.

 

Le succès de Simplissime, c’est peut-être plus simplement la rencontre d’un concept et d’une époque.
Une cuisine avec moins d’ingrédients, des produits simples. Ce qui se développe c’est surtout une cuisine d’assemblage. On a l’impression de faire de la cuisine… en achetant une pâte toute prête, du fromage, du jambon… et en 15 minutes vous servez des feuilletés au fromage. Céline Le Lamer, de chez Hachette, précise ce moment de cristallisation. « C’est parce qu’il est venu répondre à une attente qui était latente, celle d’une envie de revenir à une cuisine fait-maison, quotidienne, plus saine, avec moins de produits industriels. Il n’a pas simplement touché les gens qui étaient nuls en cuisine et qui n’osaient pas s’y mettre, mais aussi la mère de famille qui fait à dîner tous les soirs et n’a pas forcément cinq heures à passer devant ses fourneaux. »

L’épisode « Simplissime et Amazon » revient souvent.

Quelques semaines après le lancement, sans explication et sans prévenir, Amazon France coupe du jour au lendemain, la vente de Simplissime. Panique chez Hachette qui les contacte. « Mais que ce passe t’il ? » Réponse d’Amazon : « C’est très simple, on ne peut plus stocker, on est en train de construire des étagères car pour nous, Simplissime devient un vrai problème de place. « — Je me rappelle d’un diner, c’était quelques jours après le lancement, on était tous chez J.-F. , et on voyait s’afficher les résultats de vente, on était comme des enfants, sur les écrans de portable, numéro un chez Amazon France, tous livres confondus, Simplissime était en tête des ventes… devant Guillaume Muso ! »

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Et puis, tout va très vite.

Les éditions First sont les premières a riposter, un an plus tard, en sortant un livre, non pas pour Les Nuls, mais pour les Nullissimes, histoire de bien coller à Simplissime. Le fait qu’ils réagissent très vite montre bien que tout le monde avait compris que l’idée était bonne. La riposte est souvent un gage de qualité.

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Et même Jamie Oliver, la star anglo-saxonne de la cuisine grand public, s’y met, avec un livre de cuisine “very, very easy”, « 5 ingredients ». On aura noté la différence… 5, pas 6 ingrédients comme le principes de base de Simplissime.

Simplissime est arrivé au bon moment, quelques mois avant tout le monde. Par la suite, tout les éditeurs vont s’engouffrer dans la brèche de la Cuisine facile.

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« — Après on est tombé dans la phase de développement et de production, c’est à dire réussir à tenir le rythme. Le numéro 2 sortira 6 mois plus tard, en avril 2016. Une marche forcée inimaginable, toujours le coup de feu en cuisine. Le magazine « Elle » faisait un numéro Spécial Été et avait laissé plusieurs pages à J.-F. pour parler du livre, donc pression énorme pour boucler le livre light. »

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Marie-Paule a mis en place toute une méthodologie Simplissime.
La collection est conçue comme un mode d’emploi qui utilise le minimum d’effets graphiques. Le cadrage des vignettes est exactement le même d’une page à l’autre et d’un titre à l’autre. Les étiquettes des ingrédients sont consignés de manière alphabétique dans un répertoire. À chaque édition, le graphiste en charge du projet utilise cette base de donnés de référence. Un répertoire à 26 entrées, 26 lettres.

La collection est montée comme un album panini. Pour chaque recettes on copie une vignette issue de ce répertoire et on la colle dans le fichier de mise en page. Ainsi, les vignettes sont toujours identiques dans l’ensemble de la collection. Cette méthode permet une production précise en temps record.

Petite surprise poétique au fil du travail, on se rend compte que beaucoup d’ingrédients des recettes commencent par la lettre « C », chocolat, citron, cannelle, chorizo, coca, cognac, courgette, concombre, carotte, céleri, crevette, camembert, colin, crème, coppa, champignon, choux, chips, curry, cornichon, cerise…

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« — A chaque fois que l’on aborde un nouveau projet Simplissime, j’édite une charte sur le besoin spécifique. À un moment je me suis dit, je vais finaliser une charte globale et je vais leur laisser, ils seront autonomes. Mais il faut en permanence s’adapter à de nouveaux besoins et créer le design de nouvelles fonctionnalités. Ma mission est d’accompagner un projet qui déborde des habitudes éditoriales. Car à la base, c’est un projet qui déborde les habitudes. Il y a toujours la tentation de sortir du cadre défini.
Le module de fiches par exemple, a été compliqué à développer sur d’autres projets, des projets hors cuisine. Dans Simplissime, d’une double-page à l’autre, il n’y a pas de lien. C’est une succession de fiches, et c’est ça qui pose problème, les éditeurs ont l’habitude de mettre en place une narration, ils veulent créer du rythme dans un livre. Et pour faire quitter cette habitude là, ce n’est pas évident. Dans l’édition, le premier reflex est souvent d’en revenir à une construction de livre classique : Entrée / plat / dessert, alors que nous, on a organisé le livre plus librement. Pas de rubricage. Pour l’éditeur, c’est un truc inhabituel de ne pas mettre de rubricage. Tout est à la même hauteur.

Casser ces codes là dans l’édition, c’est très compliqué. Et les graphistes ont peu d’autorité par rapport à l’écrit. Il faut être assez astucieux pour faire passer les choses. Il faut jouer finement pour que ça passe. Mais quel plaisir, quand le livre sort, de voir que tout le monde est content. Donc c’est un petit combat à chaque ouvrage.
Pour moi, qui a la mémoire de la collection, cela a du sens de rester d’être au service d’une une cohérence globale. »

 

Alors bien sûre que la question revient souvent. « Et là tu dirais que vous en êtes où de l’aventure Simplissime ? »

« — Personne ne sait, c’est ça qui est assez existant dans cette collection, on ne connait pas l’avenir et le développement. En même temps, les chiffres de vente montrent que le public est toujours demandeur et que ça a toujours du sens de mettre sur le marché de nouveaux titres avec de nouveaux angles. Donc l’aventure continue, rien ne nous dit qu’on est en train de dériver, que cela ne marche pas.
Aujourd’hui, on est arrivé dans une phase de maturité, on perfectionne ce qu’on produit.

Les outils que j’ai créé pendant deux ans fonctionnent, et fonctionnent bien. Pour aller très vite sur ce genre de projet, il faut toute une machinerie parfaitement rodée et une équipe légère, trois personnes. Dés qu’on a compris que l’on était dans un projet qui sortait de la norme, on a été capable d’adapter les outils pour répondre parfaitement à l’idée de collection. Le premier n’a pas été conçu comme ça, donc il y a eu des failles, légères, qui ont été réglées rapidement.

 

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« — Je n’ai pas du tout suivi la déclinaison TV de Simplissime (TF1 et TMC), dans la première année, c’est J. F. qui s’occupe de ça. Je ne peux pas tout faire, j’ai pas de connaissances particulières dans ce domaine, c’est très chronophage. Je me concentre sur les livres.

Tout ce qu’on arrive à régler dans les livres alimente les déclinaisons TV ou l’application. Chaque problème est résolu dans les livres et ensuite utilisées. Pas de charte graphique, mais le livre est la base, le socle… tout part de là. »

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« — Pour compléter la collection, nous avons créé des déclinaisons annonceurs, Picard a acheté Simplissime (J. F. Mallet travaille beaucoup pour eux, comme consultant culinaire, il met au point des recettes d’utilisation des produits surgelés), qui n’apparait pas en librairie, Carambar ou Herta.

Des hors-cuisine comme « La Fabrique à bijoux » pour les enfants, en Simplissime Jeunesse pour lequel j’ai fait le moteur sur lequel Hachette s’appuie. J’ai fourni un gabarit avec ses possibles déclinaisons et j’ai suivit très précisément les premiers titres. Le Simplissime « Histoire de France », je me suis beaucoup investie. Maintenant ils sont autonomes. »

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Est-ce que le fait d’avoir un très gros client, n’est pas trop compliqué à gérer quand on est indépendante. Est-ce que l’on arrive à faire des choses à côté ?

« — Oui, bien sûr que c’est compliqué, je me le dis souvent. Maintenant, toute ma vie de graphiste va être associée à un best seller, au succès d’édition cuisine de ce début de siècle. 2 millions d’exemplaires, c’est énorme, c’est 4 ou 5 fois ce que vend un prix Goncourt dans les bonnes années, c’est quand même incroyable. Et j’y suis pour quelque chose. “L’étiquette” Simplissime qui me colle à la peau, c’est pas honteux ! Je suis vraiment fier de cette aventure, c’est exceptionnel de travailler dans ces conditions, avec ces personnes. Tellement de respect et de confiance. Avec J.-F., on a une relation très pudique, on ne sait rien de la vie de l’autre, on ne parle que de livre et d’images.

Je suis quelqu’un qui plonge dans des gouffres immenses à chaque étape de ma vie, et donc oui, c’est compliqué. Je peux comprendre que de l’extérieur cela surprenne ou ne convienne pas. Cela peut même faire peur. Chacun fonctionne comme il l’entend, mais moi j’ai besoin de ça. Ce goût du gouffre qui m’envahit. »

 

« — Des choses à côté ? Oui, je peux en rajouter, pas d’autres bouquins, je me suis faite à l’idée que momentanément, je ne travaillerai sans doute pas pour d’autres éditeurs, mais je continue à enseigner le graphisme à l’ECV. Et je dessine de façon très régulière, je dessine deux heures chaque soir. Comme un sportif qui s’entraîne au quotidien. Il ne s’agit pas d’une reconversion. Je m’offre la possibilité d’avoir une soupape professionnelle. De dessiner.

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J’ai recommencé le dessin il y a 4 ans, et c’est vrai que ça colle avec l’aventure Simplissime, mais ça n’a rien à voir. Pour tout te dire, c’est un lien avec une éditrice qui est partie à l’étranger, et c’est une manière pour nous de communiquer ensemble, c’est ancré sur une autre relation de travail, amicale. Le graphisme, c’est finalement terriblement humain.

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10 ans

 

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