17 décembre 2016

La main sur la joue

sbarbasch_hi_res_an_6

Rue Rambuteau, vendredi 16 décembre. Je sors de chez le psy, il est 13h. « Vous n’êtes pas en sucre, non ?!!! » C’est ce qu’il m’a dit en refermant la porte.

Là, sur le trottoir, devant la pâtisserie Pain de Sucre, une femme est allongée.

Autour d’elle, trois personnes sont en train de téléphoner pour appeler des secours. « Vous appelez, j’appelle ? Quelqu’un a déjà appelé ? »
Je ne sais jamais trop quoi faire dans ce genre de situation. M’éloigner et avoir l’impression d’être indifférent à ce qui se passe ou bien m’approcher et ne pas s’avoir quoi faire pour être utile, dés lors que cinq personnes ont déjà contacté les pompiers.

Je m’approche. La femme au sol est jeune, trente ans. Un manteau noir, une jupe, des collants sombres et des Caterpillar aux pieds. Il y’a une flaque de sang près de sa tête. Je m’accroupis. Je la regarde, elle a du rouge à lèvres sombre, la peau de son visage est très blanche. Elle est en crise.
Une  fille qui vient d’arriver s’adresse à moi. « Mettez là sur le côté, il ne faut pas qu’elle s’étouffe, mettez là sur le côté c’est une crise d’épilepsie. »
J’essaye de faire passer son sac pour la tourner mais je n’y arrive pas. Je dégage ses cheveux de la flaque de sang. Le sang ne m’impressionne pas, j’essaye juste de ne pas m’en mettre partout.

Un homme vient de s’arrêter en voiture, il sort en laissant la porte ouverte.
Il me parle. « C’est une crise d’épilepsie, il faut lui ouvrir la mâchoire pour qu’elle n’avale pas sa langue. Vous avez du Sopalin ou une serviette ? »

Quelqu’un sort du traiteur italien avec un gros rouleau. Je l’attrape et en donne quelques feuilles à l’homme. La femme respire en laissant échapper de la bave. Par convulsion. Son regard est retourné, son visage est absent.

Je mets ma main sur sa joue. Je ne sais pas pourquoi, mais je me dis qu’elle dois ressentir le contact de ma main. Qu’elle ne soit pas abandonnée, qu’elle sente qu’on s’occupe d’elle puisqu’elle ne peut plus le faire.
L’homme de la voiture demande de la glace.
On apporte un bol de glaçons. Il me dit « Tu peux lui mettre ça sur la nuque avec un papier pour détendre les muscles. Il faut qu’elle relâche, elle est trop tendue, ses dents sont serrées » Et je me retrouve à gérer la nuque de cette femme, avec mes glaçons.

L’homme est confiant, « Ça y’est elle détend sa mâchoire. Je ne suis pas médecin, mais ça m’est arrivé plusieurs fois de devoir intervenir auprès de gens en crise. C’est toujours impressionnant mais ça passe. »
Je frotte toujours la nuque avec les glaçons.

Une femme arrive « Il y a un déjà un médecin parmi vous ? Je suis médecin, je peux intervenir. » Elle s’adresse à l’homme de la voiture « Monsieur, ce que vous faites est très dangereux, de mettre vos doigts dans sa bouche pour ouvrir, vous pouvez y laisser un doigt ou deux, la force de la mâchoire d’une personne en crise est incroyable. »
Je garde ma main sur la joue de la femme qui semble respirer plus régulièrement. Son visage est toujours très pâle.

La voiture de pompiers arrive avec difficulté, freinée par les bus qui sortent de la rue du Renard.
Je me relève. Un pompier passe des gants de caoutchouc et intervient tout de suite, pendant que les deux autres sortent une civière.

« Qu’est-ce qui provoque une crise ? » Un homme derrière moi pose la question.
Une fille se retourne « Moi j’étais là, en train de regarder une vitrine, et je l’ai vu tomber, comme ça, juste là. Sa tête à taper fort sur le sol. Moi je crois que c’est le stress… à l’approche de Noël, on est tous crevés, fatigués… et il faut encore courir pour préparer les fêtes. Les gens n’en peuvent plus… les gens sont épuisés. »

La femme au sol, se relève. Je rentre chez moi.

 

Photographie : Sophie Barbasch « At the Wall », 2014.

———
Partagez cet article sur Twitter

 

Catégories: Divers | Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Les champs obligatoires sont indiqués avec *