18 mai 2017

La honte

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Cela fait des mois, des années, que cette histoire de pièces revenait à intervalles réguliers.

À la mort de mon père, ma sœur a récupéré ce que mes parents avaient mis de côté dans un coffre à la banque. Il n’y avait que quelques éléments.
- 2 Louis d’or ;
- 1 boîte en plastique verte de comprimés contre la toux, avec à l’intérieur, pliés sur du coton, un billet de 10 Francs Voltaire, et un billet de 10 Francs Berlioz (des billets qui n’ont plus cours aujourd’hui) ;
- 5 diamants de placement dans des pochettes plastifiées ;
- 16 pièces anciennes avec certificat, descriptif et microfilm.

Et c’est bien de ces pièces là dont il est question.

Le week-end dernier, ma sœur est revenue sur le sujet.

« — Quand nous allons venir à Paris, le samedi du 2e tour des présidentielles, je vais en profiter pour faire estimer ces pièces. J’ai un peu cherché sur internet, et j’ai l’impression que ça ne vaut pas grand chose. Je suis allé voir quelqu’un à Vierzon mais il m’a rapidement dit qu’il n’achetait pas ce genre de pièces. Il achète de l’or et de l’argent.
Tu me diras si tu connais un quartier particulier à Paris où une adresse ? »

Il y a déjà plus d’un an que je m’étais proposé d’aller vers la Bourse, autour de la rue Vivienne, la rue Notre dame des Victoires, pour faire évaluer ces pièces. J’en avais pris une. Et puis je n’ai rien fait. Pas envie. Oublié.

« — Au fait, tu sais la pièce que j’avais emporté, et bien je ne sais plus trop ce que j’en ai fait… il faut que je la retrouve. Mais tu ne vas pas t’embourber ton après-midi à faire les boutiques de pièces de collection. Je vais y aller. »

« — Mais t’es sûr que tu vas avoir le temps ? c’est déjà ce que tu avais dit, et le temps tu l’as pas trouvé. Les pièces, je veux bien te les donner, mais cette fois ci, il faut que tu t’en occupes !!! »

Remord, culpabilité, au fond de moi, je sais qu’il y a quelque chose qui me gêne, et qui me dérange avec ces pièces, sans trop savoir précisément.
Et ce matin, je me suis décidé à y aller, cette histoire n’a que trop duré.

J’ai regardé à mon tour sur ebay en tapant les éléments descriptifs du certificat.
Antoninien / Empire romain / Philippe Pere / Année 244-249

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Oui, ça ressemble aux pièces que j’ai et il y en a des dizaines à vendre. Ça vaut entre 30 et 50€, alors qu’elles ont été achetées entre 750 et 1000 Francs en 1983 (ce qui, converti en euros et en tenant compte de l’inflation, fait entre 140 et 190€).
On est loin du compte. C’est presque cinq fois moins cher que le prix d’achat…

Quand je passe la porte de la première boutique, rue Vivienne, j’ai une petite idée de ce que je vais entendre.

Comptoir sécurisé, sonnette à l’entrée.

« — Bonjour Monsieur, voilà, je viens de récupérer des pièces anciennes de mes parents. Et je souhaiterai savoir ce que cela vaut ? »

« — Oui, bien sûr, montrez moi. »

Je glisse un paquet de pochettes sur le guichet.
Il ouvre la première pochette, sort le certificat, surpris, il cherche la pièce qu’il ne trouve pas immédiatement. Il faut ouvrir une deuxième pochette cartonnées pour découvrir un étui plastique contenant la pièce plus un microfilm.

Il ouvre les huit pochettes.

« — Vous en avez d’autres ? »

Je glisse le reste en attendant son verdict.
Après avoir tout regardé, il me montre une pièce.

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« — Bon, vous voyez, cette pièce est en or, c’est la seule qui vaut vraiment quelque chose, entre 300 et 500€. Le reste, les autres pièces, ce sont des pièces très communes, il y en a énormément sur le marché, et elles sont d’un état moyen, donc, ça vaut entre 30 et 50€ grand maximum.
Moi ça ne m’intéresse pas, et je peux vous dire que vous allez avoir du mal à vendre ça. »

« — Et là, dans le quartier, vous connaissez quelqu’un ? »

« — Vous savez, il y a 7 boutiques de ce côté de la rue Vivienne et 8 de l’autre côté de la Bourse, allez voir, vous verrez bien. »

C’est en gros, ce que je pressentais. Des pseudo placements que mes parents ont fait en pensant tomber sur des gens honnêtes et qui se révèlent être une arnaque.

Deuxième, troisième boutique, « Non, Monsieur, nous ne prenons pas ce genre de pièces, nous ne faisons que de l’or. »

Quatrième boutique « Non, ça ne nous intéresse pas. »

Moral au plus bas, car à chaque boutique c’est comme si l’on me disait « Monsieur, vous vous êtes fait avoir, désolé ! »

Cinquième boutique, et là je me dis que je ne suis pas sûr d’aller au bout de la rue. « Non désolé, ça ne nous intéresse pas. Mais allez au 28, je crois qu’ils pourront vous dire. »

Sixième boutique. Sonnette à l’entrée, comptoir sécurisé. Une femme regarde les premières pièces. Elle décroche son téléphone. « — Oui, je pense que ce sont des Républiques, oui, il y en a 16. »
Elle repose le téléphone et s’adresse à moi.

« — Vous allez me suivre à l’étage, on va aller voir notre acheteur. » Bon signe, je reprends espoir.

On sort de la boutique, on entre sous un grand porche, escalier grandiose. Premier code à droite d’une porte blindée très lourde. On descend un escalier, nouveau code, porte blindée, et là j’arrive dans un bureau, un homme me reçoit.

« — Bonjour, asseyez vous, nous allons regarder vos pièces. » Il ouvre la première pochette et s’exclame « — Mais enfin pas du tout, ce ne sont pas des République ! » Il ouvre toutes les pochettes. Je comprends sans rien dire que la fille du bas à confondu… heureusement, sinon, je ne serais jamais monté.

« — Bon je vous dis. Ça je vous le rends tout de suite, ces deux pièces là, rien du tout, souvenir, ça ne vaut strictement rien. Les douze là, c’est très, très commun et pas en bon état, voyez, ce sont des pièces qui ont été montées sur des bagues, regardez, on voit la marques des griffes, des traces d’usure, les gens trouvent que ça fait vieux et anciens, mais pour nous ça veut dire que le produit est déprécié. Donc ce genre de pièces, c’est entre 10 et 20€.
Et puis ces deux là, elles valent quelque chose. Celle qui est en or, c’est de l’or, au poids c’est 200€, la pièce est plutôt en bon état, donc c’est 300€.

L’autre, qui ressemble aux autres, elle est rare. Mais vu le poids indiqué, c’est du cuivre recouvert d’argent, si elle avait été en argent massif, c’était plus de 1000€ (les autres vendeurs n’avaient rien vu). Donc, c’est 300€.
Voilà je peux vous proposer 850€ pour le tout.

Je ne réfléchis pas, je sais que c’est dérisoire par rapport au prix d’achat, mais je sais aussi, que je n’arriverai pas à les vendre, et que sur ebay il y en à ne plus savoir qu’en faire.

« — Ok pour 850€ »

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« — Vous savez, ce genre de produit, on en voit presque tous les jours, vous allez me dire si je me trompe, mais ça s’est beaucoup fait au début des années 80. C’était présenté comme produit de placement avec une rentabilité de 12 à 15% l’année et c’est principalement des petits commerçants qui achetaient ça à des vendeurs de porte à porte. Pendant cinq ans les gens ont gagné de l’argent, et puis à la fin des années 80, tout s’est effondré. Début 90, certains ont continué à investir des sommes considérables. Et vous voyez dans l’histoire, c’est encore l’or qui reste le plus stable, vos parents auraient acheté des pièces en or, ils auraient gagné un peu d’argent, ils n’auraient rien perdu. L’or reste ce qu’il est. »

L’acheteur ne fait que confirmer ce que je savais et que je ne voulais sans doute pas accepter. Que mes parents avaient investi beaucoup d’argent dans des arnaques à leur crédulité. Ils auraient pu acheter des actions, ou faire des placements auprès des banques, ils ont préféré des choses anonymes, discrètes, avec le risque de tomber sur des escrocs.
Et c’est ce qui s’est passé.

L’argent devait être caché. Tout ce qui touchait à l’argent devait être dissimulé, non dit.

Il ne fallait pas montrer que l’on avait de l’argent. Il fallait s’interdire de le montrer.

Ne rien montrer. Ne rien dire.
L’argent devait être anonyme. Il y avait une méfiance vis à vis de la banque.

Et donc l’argent était caché, physiquement caché. Un week-end, mon père me montra qu’il enterrait de l’argent dans le sable de la cave.

Mes parents avaient des bons au porteur que l’on n’a jamais retrouvé quand on a vidé l’appartement pour déménager ma mère. Il a fallut faire de nombreuses démarches pour récupérer cet argent. « Les bons au porteur c’est anonyme, personne n’est au courant !!! »

L’argent devait être liquide, palpable. Des billets.

Mon père m’a souvent raconté qu’au début de son activité de boucher, il emportait le lundi matin, un épais portefeuille de billets pour acheter un bœuf ou des agneaux. Tout se réglait en liquide après négociation.

Mes parents auraient pu voyager, se payer des vacances (nous payer des vacances) acheter du mobilier… se faire plaisir. Se faire tout simplement plaisir. Ils ont préféré investir dans des placements risqués, peut-être même en se disant qu’ils nous laissaient quelque chose. Sans doute en se sacrifiant.

Mon père est mort il y a bientôt 20 ans, ma mère est atteinte de la maladie d’Alzheimer.

 

Et cette histoire rouvre le couvercle de là d’où je viens, ce milieu modeste de petits commerçants de province. J’ai vécu « la honte » dont parle Annie Ernaux dans ses livres. La honte de mes parents, la honte de mes origines, de ce milieu petit commerçant. Où tout est petit. La honte d’entendre mon père mal parler avec de l’accent campagnard. La honte de leur voiture (toujours des breaks, car plus pratique avec le chien), du comment ils étaient habillés, mal. Et j’ai voulu m’éloigner de ça, partir. Ne plus me sentir concerné. Ne plus me sentir lié à tout ça. Effacer, oublier…

J’ai fait la paix, en partie, mais ces pièces sont venues me rappeler mes origines.

Mes parents avaient acheté ces pièces sans se soucier de se renseigner, sans se soucier de l’évolution de ce placement dans le temps. Ce qui comptait, c’était d’acheter, l’avenir ils n’y pensaient pas trop. Ils essayaient de gérer le présent, au mieux. Et puis ces pièces, elles valaient bien quelque chose puisque c’était de l’argent. Elles étaient usées donc anciennes, c’était bien de l’argent romain d’il y a 2000 ans !  Il n’y avait pas à discuter.

Quand je suis ressorti du bâtiment de la rue Vivienne, je me suis dit que c’était fait, que l’épreuve était passée.
Que cela avait pris du temps. Que cela avait été douloureux.

J’ai retrouvé un portefeuille à la mort de mon père, avec près de 1000 francs en billets de 100 francs. Ces billets ne valaient plus rien, mon père les gardait, cachés dans un pli de son portefeuille. Il était rassuré à l’idée qu’il avait de l’argent sur lui.
Peu importe qu’il ne s’agissait plus que de papier.

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