11 mai 2016

La fillette, déjà

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Alors que je commence tout juste à écrire le début d’une intrigue autour d’un tableau dont on ne sait rien, « La fillette à l’oiseau mort », parait « Le rendez-vous de Venise », un livre de Philippe Beaussant, écrivain, expert en musique baroque. Sur le bandeau de couverture, un visage, « La Fillette ».
C’était en 2003.

Philippe Beaussant vient de mourir.

 

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Paris, vendredi 14 novembre 2003 

« Regardez-la. Elle a cinq ans, et elle refuse. Regardez sa bouche. Et  je l’entendais murmurer entre ses dents “Neen. Neen. Neen.” » Le dernier roman de Philippe Beaussant, « Le rendez-vous de Venise ».

Le Monde des Livres. Une toute petite vignette qui vient illustrer l’article, très court.

C’est le bandeau de couverture qui retient mon attention. Il s’agit du détail d’un tableau exposé au Musée Royal d’art ancien de Bruxelles : « La fillette à l’oiseau mort ». Un tableau que j’ai découvert il y a vingt ans. Un tableau qui m’a toujours intrigué.
Et une question, un pressentiment, tout de suite. Qu’est-ce que l’auteur, spécialiste du XVIIe siècle français a bien pu écrire sur ce tableau que je n’aurais pas vu ?

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Paris, vendredi 29 novembre 2003 

J’ai promis à S. de venir pour le vernissage.
Je sais qu’il profite de l’ouverture des ateliers d’artistes à Saint-Germain pour montrer ses nouvelles peintures. « Je les ai faites pour une femme que j’ai rencontrée il y a quelques jours ! Tout ça est très rapide. La dernière toile, je l’ai terminée hier soir. »

Je suis passé en fin d’après-midi à L’Arbre à lettres pour acheter le livre de Philippe Beaussant et j’en ai profité pour prendre le catalogue de l’expo Sophie Calle à Beaubourg. Et là, dans le bus pour St-Sulpice, je m’engouffre dans ce « Rendez-vous de Venise », quelque chose qui pourrait faire penser à une réaction chimique, une cristallisation. Un sentiment étrange où tout va dans le même sens, une sorte d’aspiration où les souvenirs personnels se mêlent à la fiction. Un marabout-bout-de-ficelle qui se met en place.

1984 – La peinture – Bruxelles – Sophie Calle – la photo – « la Fillette » – 2004 – 20 ans.

Et les choses remontent lentement à la surface, comme des petites particules.
Les fragments d’histoires s’accrochent les uns aux autres. Tout se tient, tout devient lié.
Qu’il y a une logique dans tout cela. Ou que c’est moi qui cherche à donner de la logique là où il n’y en a pas forcément.

 

Paris, samedi 26 avril 2003

Mon Journal de la semaine de Philippe Besson dans Libération week-end.

« Mardi. Chéreau. Il a dit : « A quoi il ressemble, votre personnage ? » D’un doigt hésitant, j’ai montré la photo accroché derrière lui, à l’endroit où le soleil se pose, l’après midi. Il s’est retourné, comme s’il avait oublié de quelle photo je parlais. Quand il est revenu face à moi, il y avait un éclat dans son regard. Un éclat de chagrin.

Il a dit :  « J’ignore si je suis capable d’y arriver. » Moi je savais déjà qu’il le ferait. Puisqu’il l’avait décidé. Être capable ou pas, c’était une fausse excuse. »

Des fausses excuses, j’en ai trouvé des tonnes ces dernières années. Je me suis même spécialisé dans la fausse excuse !

 

Paris, jeudi 16 mai 2002

Dans Le Monde, une interview de David Lynch : « Il faut partir à la découverte ».

« Il faut être impliqué dans le processus de création, avec un certain contrôle sur ce qui se passe, mais il faut simultanément permettre que le monde, ou la nature, viennent à votre secours ; être suffisamment ouvert pour que le contrôle et l’absence de contrôle évoluent ensemble, en se donnant les moyens de laisser arriver les accidents heureux.

Tout marche ainsi, depuis le début : on ne peut pas décider d’avoir une idée de film ou de tableau, mais seulement se mettre en situation de la laisser advenir, se rendre réceptif. Et peut-être que l’idée “volera jusqu’à vous” [will fly in].

Le désir d’idée est comme un appât pour les capturer. Il faut se mettre dans un état particulier de rêverie éveillée, sans forcer son esprit, juste le regarder évoluer. On peut lui fournir de petites choses autour desquelles il peut évoluer, mais juste comme point de départ. Et ensuite parfois, quelque chose se produit, qui vous mènera vers un film, ou une peinture, ou un meuble, on ne le sait pas au départ. »

Le désir d’idée qui agit comme un appât, la capture, c’est exactement ça que j’ai ressenti.
Ces quelques mots, désir et appât, capture semblent étrangement liés à mon enfance. La chasse, l’attente, la violence.
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Catégories: Peinture . Art, Société | Laisser un commentaire

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