27 janvier 2017

La faille

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C’était dans Libération il y a 20 ans, en mai 1996.
Une pleine page sur de la danse, L’Atelier en pièces de Mathilde Monnier. Et la photographie qui accompagne l’article me trouble. Moi qui n’ai jamais vu de spectacle de danse.

Depuis quelques mois, la chorégraphe construit un travail à partir de collaborations régulières avec des autistes de l’hôpital de la Colombière à Montpellier.
Il y a quelque chose dans l’image.

La légende précise : « L’Atelier en pièces » : les danseurs disent très clairement qu’ils sont « atteints ».

Mathilde Monnier s’interroge sur ce qui altère, affecte, désoriente le corps.
Danse et maladie ont un même support, une même préoccupation : le corps. Etre atteint, est-ce être touché ? Etre malade ? C’est quoi un corps atteint ?

Mathilde Monnier parle de son travail : « Depuis longtemps, je voulais travailler avec des autistes. J’attendais seulement d’avoir une base fixe car je savais qu’il s’agirait d’un engagement au long cours. Deux mois après être arrivée à Montpellier, je participais aux ateliers de l’association Les murs d’Aurelle, autonome de l’institution psychiatrique, avec l’intuition que la danse pouvait regarder différemment ces corps qui n’ont pas accès au langage, qui sont dépourvus de repères face au temps, à l’espace. Ces corps particuliers posent des questions auxquelles la danse nous confronte en permanence. »

Et je regarde l’image avec attention. Le corps, la temporalité, l’espace.
C’est peut-être devant cette photographie, que naît cette envie forte de me confronter à l’image. Cette Tentation du Regard. Je suis sûr que je vois quelque chose. Physiquement, l’image me tient et me donne envie d’aller voir ce spectacle. Partir de l’image pour aller voir le corps.

Une image simple, deux corps dans un espace neutre. Un geste.
Un danseur saisit le cou d’une fille pour l’immobiliser ou la stopper dans son élan. Quelqu’un cherche à s’échapper, il faut la maîtriser.

Un geste de contrôle qui pétrifie entièrement le corps de la fille. Un geste de tension extrême. Un geste médical approprié. La photographie nous a habitué à figer le mouvement, mais ici, le mouvement est figé par l’action d’un corps sur un autre. La photographie n’arrête rien, l’action est déjà arrêtée. Je vais le découvrir sur place, lors de la représentation.

Un geste sans regard.

Pas de regard du garçon qui maitrise le corps de la fille.
Une fille sans regard dans un autre espace, un autre moment.

Comme si le garçon venait plaquer les limites d’un espace extérieur au corps de la fille. Comme deux espaces qui rentreraient en contact. Il suffit pour s’en convaincre de comparer la tension des pieds des deux danseurs. L’un est dans l’absorption du choc, l’autre dans la tension extrême de la fracture possible.
Deux espaces qui se confrontent dans un silence absorbé au moment de l’impact. Au delà du son. Un geste sourd sans cri, sans mot. C’est effectivement très silencieux, peut-être trop.

« Je danse pour m’interroger sur cette alchimie, ce mystère de l’esprit et du corps que la danse exprime en un même élan. La danse peut dire sans expliquer, et comprendre sans passer par la théorie. Intuitivement, mes danseurs se sont sentis très proches des patients. »

Ses jambes, ses cuisses, tout est en tension chez la fille. Ses bras repliés dans le dos comme pour accentuer la compression de la blouse sur le corps. Une « camisole » qui contraint le corps. Cette blouse qui semble sur le point de se déchirer, comme si l’on atteignait un point de non retour.

C’est ça, c’est ce détail que j’ai vu au départ sans savoir quoi en faire. L’échancrure du bas de la blouse prête à se rompre. Il y a dans ce simple détail du tissus, du bouton, une violence que je trouve insupportable. Il y a une faille dans l’image.
C’est juste ça qui m’amènera à Bobigny, un soir de mai 1996, pour découvrir L’Atelier en pièces, un véritable workshop où tout peut basculer. Pas plus de deux cents personnes placées en carré. Au centre, les danseurs qui frôlent les spectateurs. Là encore deux espaces. Pas de son, pas de musique… comme dans l’image.
Je suis au premier rang. L’image m’a amené tout au bord de la scène, je vais vivre un trouble encore inconnu. La Tentation du regard qui reste en alerte.

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