12 juin 2017

La chaleur humaine

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Richard Mosse a été récompensé du prix Pictet 2017 pour son projet sur les camps de réfugiés, Heat Maps.
Les mouvements de réfugiés et leurs longues migrations vers l’Europe. Le photographe irlandais, membre de l’agence Magnum, travaille avec une caméra thermique qui peut détecter la chaleur d’un corps à 30,3 km. Ce type de matériel est régulièrement utilisé par les militaires.

Très grands formats en noir et blanc, les photos troublent le regard par leur aspect radiographique ou document technique.

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Le traitement thermique de l’image modifie complètement notre regard. Il ne s’agit plus de vision, mais de repérage, de surveillance.
De captation. Il s’agit de scruter ce que l’œil ne voit pas. On traque la chaleur humaine qui se dissimulait à la vue. Ce que l’on voit de l’image, c’est une température de corps.

D’autres photographes ont fait le choix de ce type de matériel militaire.
Tomas van Houtryve travaille lui,  avec une caméra thermique clipsée sur son smartphone.
Voir la chronique [ La surveillance massive ]

La technologie des caméras d’imagerie thermique a été développée dans un but militaire de surveillance généralisée. Les opérateurs de drones et les tireurs d’élite suivent et repèrent les cibles en utilisant le rayonnement infrarouge qui peut faire la distinction entre les températures ambiantes et la chaleur produite par le corps humain.

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L’image devient policière. Il s’agit de surveiller les mouvements de personnes visuellement déshumanisées.
Des silhouettes standardisées, suspectes. Suspectes par leur présence même.
Ce que l’image nous donne à voir, ce ne sont plus des personnes, ce sont des présences.

 

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Et Richard Mosse n’en est pas à son coup d’essai.

Il s’était fait connaître du grand public en 2010, avec une série sur la guerre en République Démocratique du Congo, baptisée Infra.
Pour donner une couleur à la guerre, Richard Mosse avait utilisé un film infrarouge Aerochrome de Kodak que les militaires américains avaient mis au point dans les années 1940 pour démasquer les camouflages ennemis. Le but : repérer toute lumière qui échappe au regard à travers une végétation importante.

D’un côté des chiffres accablants : 5,4 millions de morts en République Démocratique du Congo, entre 1998 et 2007, 400 000 viols en un an, 40 groupes armés différents en 20 ans sur une surface grande comme l’Europe occidentale…
De l’autre des images « Rose ».

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Grace à cette pellicule à la technologie particulière, il ne fait rien d’autre que de photographier des soldats en uniformes militaires qui sur l’image, deviennent rose.
La guerre d’un côté, de l’autre le kitch, l’absurdité, le dérangeant. La mort en couleur fluo.
Quelque chose qui nous ramène à l’extrême précision de regard d’un Warhol utilisant le motif des crânes ou des camouflages.
La violence de la guerre s’inscrit dans le paysage. Le sang apparaît, invisible à notre regard.

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Notre regard contemporain change au grès d’une menace qui s’emplifie.
Richard Mosse ne se contente pas de regarder le monde. Il politise notre regard. Notre surveillance devient totale. Massive.

Dès lors, tout devient suspect. Pas d’identification, les visages ne sont généralement pas visibles. Traquer des ennemis sans visage.
Dès lors, notre regard ne peut plus être simplement bienveillant, il doit répondre à notre peur. Il se militarise, il analyse, traque, détecte, cherche, fouille,… notre regard est injecté de peur. Chaque présence est menaçante, chaque présence est visuellement dangereuse.

Nous voyons les gens comme des lucioles.
Comme une lueur pouvant potentiellement allumer une mèche, déclencher une bombe.

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