18 juin 2017

It’s time!

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Le futur, oui, bien sûr.
Pour beaucoup, le futur c’était celui de 2019, celui de Blade Runner, le mythe absolu de Ridley Scott en 1982. Au départ un livre de Philip K. Dick, « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques » en 1968. Toute une génération s’est projetée au côté d’Harisson Ford en frôlant les écrans publicitaires saturants la ville. Et puis la quête des répliquants, ces androïdes possédants des fonctions biologiques très proches des hommes. Programmés pour une durée de vie de quatre ans. Seul l’examen de la pupille durant un interrogatoire permettait de les repérer. Déjà le regard…

Un monde où ces répliquants de la génération Nexus 6, se révoltaient et remontaient à la source de leur créateur, la « Tyrell Corporation ».
Ce qu’ils voulaient, légitimement ? C’est ce que nous voulons tous. Prolonger la vie pour se projeter plus loin. Repousser l’échéance inévitable.

Et l’on restait médusé, quel que soit son âge, là, dans l’obscurité du cinéma, à se poser la question de la mort. Autour de ce moment particulier d’après l’apocalypse nucléaire où seule la nuit enveloppait Los Angeles. Le temps n’était plus ponctué par la lumière du soleil, la pénombre régnait, la mort s’éloignait.

Blade Runner: The Final Cut

Et de sentir le trouble dans le regard des répliquants. « Combien de temps me reste t-il à vivre ? »
Une question que l’on a mis de côté en ayant quasi fait disparaître l’image de la mort de nos société.
Et en parallèle, une menace s’est fait plus précise. La dégradation du climat, la survie de notre planète.

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L’évolution a été lente. Et puis tout s’est accéléré depuis les années 80 et l’importance du néolibéralisme qui a envahit la planète.
Et pourtant, le trouble de notre perception est lié au passé.

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Au moment de la Révolution industrielle, au XIXe siècle, l’Occident commence à mettre en place « une machine mondiale », l’industrialisation généralisée, qui va dégrader l’environnement. Mais ça, on ne le sait pas encore.
L’urbanisation, la consommation de masse, la pollution de l’air, les émissions de combustion de charbon… et puis tout va très vite, le progrès, la vitesse, l’électricité. Des millions d’hommes et de femmes adhèrent à une véritable « religion », le Progrès. Le Proprès devant lequel tout le monde se prosterne. « Le Progrès comme un équivalent de la promesse religieuse de vie éternelle. » Harmut Rosa en parle très bien dans ses livres sur l’Accélération.
De cette époque, le climat s’en est trouvé modifié, mais ce n’est pas encore une préoccupation…  La courbe commence lentement à grimper.

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Au même moment, 1868 précisément, un bâtiment ouvre ses portes au public à l’initiative d’Haussmann, le préfet urbaniste qui a complètement transformé l’image de Paris. À la pointe de l’île de la Cité, juste derrière Notre-Dame, une nouvelle morgue devient le lieu de visite favori des parisiens.

C’est plus de 40 000 personnes qui, tous les jours assistent à ce « spectacle ». S’en délectent même. On vient de l’étranger et cela fait parti des attractions touristiques naissantes. Paris est alors la capitale mondiale du divertissement.

On vient voir la mort.

The Morgue at Paris. The Last Scene of a Tragedy.

Il s’agit alors d’identifier les cadavres retrouvés noyés dans la Seine, les victimes de crimes, d’accidents, les suicidés, les infanticides… chacun peut venir et reconnaître un parent, un voisin.

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La mort est en vitrine. Les adulte et les enfant ont sous les yeux ce à quoi ressemble un corps mort. Dans une grande salle, on exhibe sur des dalles de marbre noir, des cadavres nus. La mort est palpable. A intervalle réguliers on rafraichit les corps avec de l’eau.

La morgue ferma ses portes en 1907. Par mesure d’ « hygiénisme moral », elle se transforma à partir de 1914, en « Institut médico-légal ».
De publique, la mort devint scientifique, médicale et policière. Elle devint surtout moins quotidienne. Moins concrète.

 

Et puis la guerre, les guerres. L’horreur. Les corps mutilés, amputés. Les cadavres. Jusqu’au milieu du XXe siècle.

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Michel Serre revient régulièrement sur cette appréhension que nous avons de notre époque. Depuis plus de 70 ans nous vivons en paix. « — Les temps de paix comptent pour 9% entre 2 300 avant JC et le 19e siècle. Pendant des siècles, le tragique et la mort étaient le moteur de l’histoire. Les temps que nous vivons sont des temps de paix, malgré la violence actuelle. »

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Ou, pour le dire autrement, aujourd’hui, un homme de 70 ans a pu vivre sa vie entière sans connaître la guerre. C’est exceptionnel, cela n’est pratiquement jamais arrivé dans l’histoire européenne.

Et logiquement la mort s’est éloignée.
La menace physique de la mort liée à la guerre est devenue abstraite. L’image est restée bien sûr, l’image a longtemps été très présente.
L’image a pu nous faire bouger, crier… l’image à pu nous faire descendre dans la rue. Ce temps est révolu.
L’image ressemble à la mort, mais nous ne sommes pas dupes.
Seule la perception du danger, là, à portée de main, nous fait réagir, plus l’image.

Car l’image ne renvoie plus aujourd’hui au réel. Un détournement s’est opéré.
L’image ne renvoie plus qu’à d’autres images.

C’est ce qui peut expliquer le peu d’empathie et de mobilisation devant les images de massacres en Syrie. C’est loin, et souvent, ces images ne font penser qu’à de la peinture ou à d’autres photos.

Le détournement du regard et de la conscience s’est opéré vers le culturel.

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La première photo à avoir marqué les esprits sur ce changement de regard, est certainement la « Madone de Bentalha » primée en 1998. Une photographie prise en Algérie par Hocine Zaourar pour l’AFP.

Image troublante car tout le monde avait senti les références à la peinture classique italienne, aux représentations de la Vierge.
On voyait une madone, habillée de bleu, une descente de croix, on ne voyait plus une mère algérienne ayant perdu son enfant et hurlant sa douleur. On voyait une Piéta de Bellini. Une « Déploration sur le Christ mort » de Bronzino.

Un écran culturel nous masquait la réalité sanglante de l’Algérie des années 90.
« — Ce que je voyais, c’était la peinture et pas la mort. »

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Plus près de nous, ce qui évoque la mort, et que l’on se garde bien de faire disparaître de notre quotidien de citadin, ce sont les SDF. Les sans abris.
Pas de nom, on ne connaît pas leur identité. Peu de chiffres à la Une des médias (en France, 14% de pauvres en plus en 10 ans), peu d’images.
Alors bien sûr qu’il s’agit de pauvreté, mais au delà, juste derrière, c’est bien la mort que l’on devine. La rue n’est qu’une étape, la mort est la finalité.
Et ça, on ne le supporte plus.

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En 2009, Mathieu Pernot photographia au petit matin, des réfugiés afghans dormant dans une partie retirée du square Villemin, dans le 10e arrondissement de Paris.

Là, dans une allée cimentée, à l’abris des regards, on découvrait à même le sol, ce qui semblait être des corps enveloppés dans un grand plastique blanc.
Un corps fantomatique, une présence humaine, anonyme.
Une « simple forme ».
Est-ce un corps sans vie ? Très troublant de découvrir un corps recouvert de ce qu’on pourrait prendre pour un linceul.

C’est quelque chose de très violent, de très dérangeant. Cela nous renvoie à notre regard sur la guerre, la mort.

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Ce que montre Mathieu Pernot et qui nous dérange, ce ne sont pas les migrants, on ne les voit pas… c’est notre regard qui ne sait pas quoi penser. Nous ignorons et voulons ignorer le drame qui se passe sous nos yeux.
Ce qu’il nous montre c’est la capacité que nous avons à éloigner le drame. À le faire disparaitre.

Nous sommes en plein Paris, presque en face de l’Hôtel du Nord, au bord du canal Saint Martin. Et l’on découvre des corps enveloppés de migrants endormis, là où jouent les enfants, là où l’on promène son chien.
Cela ressemble aux images de Lampedusa, de Ceuta où, depuis quelques années, les autorités italiennes récupèrent les corps noyés de réfugiés qui essayent de gagner l’Europe sur des embarcations de fortune. Ce sont des centaines, des milliers qui disparaissent presque chaque jour.

« La Méditerranée est en train de devenir un cimetière. » Et nous sommes rassuré, car l’on ne voit rien de ce qu’il y a sous la surface de l’eau.

Nous ne savons plus comment regarder ce qui nous met mal à l’aise, et à l’image des campagnes de sensibilisation en faveur des SDF (Médecins du Monde ou le Samu Social), nous souhaitons simplement une chose, que ces pauvres, ces démunis, ces blessés de la vie, disparaissent de notre vue.

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Au détour d’un immeuble, on a tous découvert ces accessoires de mobilier urbain pour empêcher les sans domiciles de s’allonger dans la rue ou dans un hall.

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C’est quand même incroyable, cette capacité que nous avons à imaginer des dispositifs pour empêcher les sans abris de simplement pouvoir dormir sous une cage d’escalier. On masque ça derrière du décoratif pour se donner bonne conscience.

SDF, réfugiés, la mort est trop proche. Et c’est la mort qu’il faut éloigner.

 

Alors bien sûr que tout ça est illusoire, que l’on ne fait que partiellement disparaître cette mort qui nous hante.
Car un danger bien plus grand nous rattrape, c’est celui qui menace la planète et notre existence.

Il en est de la mort comme du climat. Les deux sont liés.

Plus la mort s’est éloignée de nous et plus le climat s’est dégradé. Plus nous cherchons à atteindre une forme d’immortalité et plus nous mettons en péril notre présence même sur Terre.

On ne réussira pas à se mobiliser, à se sentir concerner par les risques climatiques tant que nous n’aurons pas réintégrer la mort en nous. Tant que nous n’aurons pas balayé ce détournement culturel qui nous même à la catastrophe. La mort n’est pas abstraite ou visuelle… elle est physique.

Nous sommes très sensibles à ce que nous percevons dans notre corps, là, à porté de main, ici et maintenant. « — Lorsque je suis confronté à un danger qui agresse mes sens, je bouge, je réagis. » A l’inverse, la menace climatique est abstraite, éloignée.

Dés que le danger se rapproche, notre perception change. C’est ce que l’on a ressenti avec les attentats meurtriers qui ont frappés tous les pays occidentaux dans leur chaire. Dans ces moments d’intense émotion, nous ne sommes plus dans l’immortalité mais dans l’immédiat, et la fragilité. C’est parce que nous nous sentons menacés que nous sommes prêt à nous battre pour préserver la vie.
C’est la proximité de la mort, son rapprochement, qui peut nous faire réagir.
Il nous reste quelques années.

C’est le grand défi qui s’ouvre à nous.

 

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Catégories: Divers | 4 commentaires

(4) commentaires

  1. Bonjour
    Très intéressant et pertinent comme d’habitude.
    J’en profite pour glisser une remarque que j’ai l’habitude de faire:
    Blade Runner est un roman de Philip K Dick, je ne doute pas que vous le sachiez mais très souvent le grand public ignore le nom des auteurs dont s’inspirent les realisateurs et leur existence. Or il me semble que c’est eux qu’on devrait citer en priorité, même si les réalisateurs développent le propos.
    K Dick est un excellent exemple de par tous les films tirés de son œuvre. Et de nombreuses personnes ne connaissent même pas son nom.
    Et il y en tant dans ce cas.
    Cordialement

  2. Erratum
    Oui oui sur le fond juste 2 corrections
    Lire chair plutôt que chair

    C’est la règlementation accessibilité ERP qui impose la protection sous l’escalier ici sur la photo choisie par barrière fermée de la zone de moins de 180 cm sous l escalier pour qu’un mal voyant ne se cogne pas…

    • Oui, j’imagine bien que tout cela est justifié par une réglementation précise et pourtant, je ne sais pas si l’on peut s’en contenter. On vit un moment de bouleversement généralisé où au milieu de ça la réglementation ne peut tenir très longtemps.

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