05 novembre 2017

Il a fallu du temps…

2DESSIN_ABATTOIR

 

Il a fallu du temps pour que je me persuade qu’il devait rester, au plus profond, des brides de souvenirs.
Que tout était loin, oui, bien sûr, mais que tout n’avait pas été effacé. Qu’il devait bien y avoir des traces.
Physiquement, cet abattoir municipal de Vierzon n’existe plus, il a été détruit dans les années 1980.
[ Voir l'article Une tache de sang ]

Il suffit de se poser, de prendre une feuille de papier et commencer à dessiner, non pas pour mettre en forme une image, mais pour refaire un plan, ou même un squelette d’espace.

Au départ un volume, ou même un détail, et attendre que cela cristallise. Ça commençait par ça, au bout d’une route goudronnée. Un coup de klaxon, le gardien qui sort de sa loge et qui vient ouvrir les battants en fer. Parcourir le cheminement logique. On arrive un lundi matin avec mon père, il fait encore nuit. On se retrouve devant un grand portail métallique, avec les phares qui forment deux grands ronds de lumière jaune sur le portail. A l’époque, les phares étaient encore jaunes.

Il y avait un sens de circulation, une route qui faisait le tour, avec au milieu, les différents bâtiments.
Partir de l’entrée, et lentement avancer dans l’espace de l’abattoir.

La zone intérieur était fermée au regard par une enceinte de plaques de béton. Mon père avait eu un problème un jour, avec une vache folle qui en sortant d’une bétaillère, s’était échappée et, affolée, elle s’était jetée contre le mur d’enceinte. Elle avait cassée deux plaques. Tout le monde s’était mobilisé car il avait fallu la récupérer à l’extérieur.

Repenser en terme logique et utilitaire. Il fallait déposer les animaux.

Sur la droite, il y avait des box. D’abord les moutons, puis les veaux, puis les bovins. Pour ce qui est des porcs et des chevaux, je n’ai pas de souvenirs précis, car mon père ne vendait pas de viande de porc ou de cheval. Donc je n’ai jamais eu l’occasion de pénétrer dans ces box là. Entre les enclos et le bâtiment principal, il y avait comme un corridor avec des barrières pour canaliser les animaux. Une fois déchargé et placé à l’intérieur, les animaux étaient marqués. On les récupérait ensuite pour les acheminer jusqu’à la première salle, pas très grande où ils étaient abattus.

A côté, la salle des veaux, plus vaste avec un palan électrique.
Et puis la très grande salle ou étaient dépecées, découpées, préparées six ? huit carcasses de bovins. Entre le box de réception et la grande salle. Une petite salle d’abattage, sombre, un espace carré qui était constamment nettoyé au jet. Il y avait des employés qui passaient tout leur temps à nettoyer le sol des traces de sang.
Au fond, une salle d’abattage pour les chevaux et à droite, un grand espace pour les porcs où je n’allais jamais. Par contre les cris des porcs étaient très présents, c’était les seuls cris d’animaux que l’on entendait distinctement.
Dans le prolongement de la grande salle d’abattage, les frigos, immenses, plusieurs salles.

A l’arrière de ce grand bloc de bâtiments, à l’écart, un espace réservé aux tripiers qui échaudaient les têtes de veaux, préparaient les boyaux de veaux (pour les saucisses), de porc (pour les andouillettes et saucissons), qui préparaient aussi le gras double qu’ils nettoyaient avant de le faire bouillir dans de grands marmites. Mon père m’avait appris à reconnaître les quatre parties de l’estomac de la vache : la panse (le gras double) avec le tablier de sapeur, le bonnet, le feuillet, la caillette.

Dans le fond, il devait y’a avoir un gros tas de fumier. Ce qui était récupérer dans les box des animaux.

Sur la gauche, une succession de petites maisons toujours plus ou moins ouvertes, c’est là que l’on entreposait les peaux des veaux et des bovins, qui étaient étalées au sol et salées… avant d’être tannées par une entreprise régionale. D’autres petites maisons étaient remplies de bidons métalliques où l’on stockait les os. Les tueurs se retrouvaient tous les matins dans ces maisons pour se changer et prendre un casse croute vers 9h30. C’est aussi là que mon père venait récupérer des asticots pour la pêche.

Sur le côté, presque à la sortie, un grand portique avec en dessous une balance où les camions bétaillères venaient peser les chargement de bovins. Je n’ai pas de souvenir de l’avoir vu fonctionner. Par la suite, la pesée se fera au moment où les carcasses entraient dans les frigos, une fois la viande refroidie.
La maison du directeur était presque à la sortie, attenante au portique de la balance.

Voilà, les lieux sont en place.
Impressionnant de voir le dessin se construire et les détails arriver. La couleur, les lumières, des sons, des mots, des visages, le prénom du directeur… Mario, son visage, un nez busqué…

D’où remontent tous ces souvenirs ? Et si finalement nous gardions une quantité infinie de détails, classés, répertoriés. A croire que ce qui vient de l’enfance traverse sans difficulté les années… 50 ans, un demi siècle.

A croire que notre perception, durant cette période de l’enfance, est très précise, très singulière.
Que notre regard a cette capacité non seulement de découvrir le monde, mais de le voir dans ses moindres détails.

Que vivons-nous là de si fort, de si particulier pour que, malgré la distance, nous arrivions à y revenir et y retrouver au plus profond de nous, une part indestructible de ce que nous sommes ?

 

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