10 avril 2018

Guernica,
l’œuvre universelle contre l’horreur de la guerre

Le Musée Picasso, à Paris, présente une exposition Guernica.
La particularité, et c’est peut-être une première, c’est que cette exposition a été conçue autour d’une œuvre qui n’est pas exposée puisque Guernica n’a pas voyagé hors d’Espagne depuis 1981.

Retour sur la genèse du tableau le plus connu du XXe siècle.

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Été 1937, pour la sixième fois, Paris accueille l’Exposition Universelle.
Toutes les grandes nations y sont représentées et l’Espagne se doit d’avoir un pavillon national à la hauteur de l’évènement.
En début d’année, l’attaché culturel de l’ambassade d’Espagne est venu à Paris pour commander à Pablo Picasso, un très grand format, un « mural » pour le pavillon espagnol. Picasso a même reçu 150 000 francs pour l’œuvre à venir.

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A cette époque, la République espagnole est en guerre civile avec les militaires nationalistes dirigés par le général Franco. Picasso, exilé en France depuis trente ans, est toujours resté distant de ce conflit qui déchire son pays d’origine.
Le milieu intellectuel français a bien essayé de le convaincre de s’engager contre Franco, mais Picasso reste en retrait. Il traverse une période sentimental compliquée. Deux ans plus tôt, il a rencontré Dora Maar, une jeune photographe proche des Surréalistes. Égérie de Georges Bataille, elle milite contre le fascisme et parle espagnol.
Forte personnalité, elle dira plus tard de Picasso : « Je n’étais pas sa maîtresse, c’est lui qui était mon maître. »

Picasso est sous le charme… et peine à peindre.

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Depuis le milieu du XIXe siècle et la Révolution industrielle, les Expositions universelles sont l’occasion pour les pays de montrer leur puissance politique, leurs avancées économiques. En 1937, les deux grandes puissances qui se font fasse au Trocadéro, annoncent déjà la guerre à venir. L’Allemagne nazie impose sa toute puissance avec un bâtiment surmonté d’un aigle tenant dans ses griffes une croix gammée. De l’autre côté de l’esplanade, le pavillon de l’URSS, stalinien, sert de socle à la sculpture d’un couple arborant comme un étendard,  faucille et marteau.

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Le pavillon de la République espagnole est beaucoup plus modeste et compte sur la renommée de Picasso, en espérant que celui ci réalise une peinture suffisamment forte pour attirer l’attention des millions de visiteurs.

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Sauf qu’à deux mois de l’ouverture, le peintre andalou, installé en France depuis 1904, est dans son atelier parisien mais n’a pas encore commencé à peindre.

Le 28 avril 1937, au matin, Picasso ouvre l’Humanité et découvre les photos d’un village en ruine. Deux jours plus tôt, le 26 avril, Guernika a été quasiment rasé de la carte par le bombardement de 44 avions allemands de la Légion Condor et 11 avions italiens.

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Les militaires allemands (Hitler et Mussolini étaient alliés de Franco) viennent de tester sur la petite ville basque espagnole, la technique du « tapis de bombes », un bombardement massif et méthodique, en plusieurs passages pour détruire complètement une ville ou un quartier fortement peuplé. Un laboratoire de terreur.

Picasso s’indigne et réagit spontanément. « J’exprime clairement mon horreur de la caste militaire qui a fait sombrer l’Espagne dans un océan de douleur et de mort. »

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Ce n’est pas le premier bombardement depuis le début du conflit en 1936, mais jamais l’on n’avait atteint un tel degré de violence. Ce qui est nouveau et que Picasso perçoit immédiatement, c’est le renversement opéré à Guernika. Jusque-là, c’étaient les militaires qui faisaient la guerre à d’autres militaires et les civils étaient protégés. Pour la première fois à Guernika, un massacre de masse est perpétré par des militaires contre des civils. Le massacre de civils, c’est ce qui va se développer durant tout le XXe siècle. Aujourd’hui encore, les massacres en Syrie sont le prolongement de ce qui a été mis en place à Guernika.

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Guernika, c’est 1 654 personnes qui vont mourir en l’espace de trois heures et quinze minutes.
85% des édifices seront détruits. C’était un jour de marché à Guernika, les hommes étaient aux champs, ce sont les femmes et les enfants qui seront majoritairement tués. Des innocents. Le prototype du massacre de masse.

Dans son atelier de la rue des Grands-Augustins, Picasso ressent l’urgence de peindre. Les photos des ruines, des cadavres, les mots de l’article, l’horreur de la guerre.

Et là tout va très vite. C’est un véritable choc. Il commande une toile de près de 8 m de long par 3,5 m de large à un artisan catalan, Antonio Castelucho qui tient une boutique de matériel de peinture rue de la Grande Chaumière. Un châssis démontable et de la peinture en grande quantité.

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Pendant quelques semaines, du 10 mai au 4 juin, nuit et jour, il va travailler.
Sous le regard de Dora Maar qui le photographie presque au quotidien. Qui photographie l’œuvre en train d’émerger de l’ombre de l’atelier. Etape par étapes, elle sent l’importance du travail en cours.

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Le peintre travaille très vite. L’exposition du Musée Picasso montre bien comment le tableau va cristalliser beaucoup d’œuvres anciennes, de thèmes chers à Picasso et à l’Espagne.

Deux jours après sa découverte du massacre dans le journal, il a déjà peint un cheval hurlant, la langue aiguisé comme un poignard. Le même que l’on retrouvera inversé dans la version définitive.

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Sa palette est volontairement réduite. Du noir et blanc, du gris. Il a pensé un temps utiliser des aplats de couleurs, mais il souhaite rester proche de l’imagerie des journaux. Pas d’harmonie coloré, pas d’esthétique. Il ne veut pas tomber dans la « belle peinture », l’habileté du travail.

Un cheval et un taureau, le Minotaure, la corrida, des thèmes que Picasso connait bien pour les avoir peint à de nombreuses reprises. Des résurgences qui parlent de l’Espagne. Le cheval blessé par le taureau qui vient de l’encorner.

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Sur la toile, des femmes et des enfants dans la douleur. Une ville en flamme. Un taureau, un soldat blessé, une femme tenant une lumière. Le cheval hurlant, souffrant car percé d’une lance en son flanc.

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En juillet, le tableau est dévoilé au public, il recevra un accueil mitigé à l’Expo Universelle. Indifférence des visiteurs, critique distante. Même les intellectuels de gauche ne comprennent pas le manque de réalisme du tableau.

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Ce à quoi, Picasso répond : « Ce taureau est un taureau et ce cheval est un cheval. Si vous attribuez une interprétation à certains éléments de mes peintures, il se peut que cela soit tout à fait juste, mais je ne souhaite pas livrer cette interprétation. »
Il s’agit d’un manifeste, pas d’une œuvre thématique que l’on peut analyser avec distance.

Pourtant, en quelques semaines, le tableau n’est déjà plus une simple toile, Guernica est devenu une œuvre engagée, Guernica est devenu un acte politique.
« La peinture n’est pas faite pour décorer les appartements, c’est un instrument de guerre, offensif et défensif, contre l’ennemi. » avait déclaré Picasso à propos de ce tableau.

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Après l’Expo Universelle, le tableau va voyager pour dénoncer la guerre et recueillir des fonds pour la République espagnole. La toile est roulée et présentée en Suède, au Danemark puis en Grande Bretagne. Picasso avait sans doute imaginé dés le départ que ce tableau devrait être transporté.

Le tableau rencontre un succès grandissant car il dépasse le simple témoignage historique de Guernika, il prend rapidement une dimension universelle. De dénonciation des massacres guerriers, mais peut-être aussi prend t’il une dimension religieuse.

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La femme sur le côté gauche, tenant son enfant mort dans les bras, comment ne pas y voir une évocation de la Vierge à l’enfant. Picasso parlait de son admiration pour « Le Massacre des innocents » de Nicolas Poussin. Une femme hurlant à la mort de son enfant.

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On pense aussi au cri de la Madone algérienne photographiée par Hocine en 1997 (WPP), et qui fera la Une de quantité de quotidiens dans le monde. Le trouble d’une vision de la peinture de la renaissance dans une photo de massacre en Algérie.
[ Voir l'article : L’image emblématique ]

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Le 1er avril 1939, la guerre civile espagnole prend fin.
Le 1er mai, le tableau embarque sur « Le Normandie » à destination de New-York où il sera « accueilli » par le Musée d’Art Moderne, le MoMA.
« Ce cri universel contre la barbarie » fera le tour du monde. Sauf en Espagne.

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Picasso a toujours été clair, il a toutours refusé que Guernica pénètre dans l’Espagne franquiste.
Picasso meurt en avril 1973, à l’âge de 91 ans. Sur son testament il indiquera que « Guernica appartient au peuple espagnol, il ne sera rendu au peuple espagnol que quand celui-ci aura récupéré les libertés qui lui ont été arrachées. »
Franco meurt en novembre 1975. Le gouvernement d’Adolfo Suarez entreprend les négociations avec le MoMA pour faire revenir le tableau. Cela prendra quatre années.

Il faudra donc attendre 1981, et l’implantation de la démocratie pour que le tableau arrive en Espagne.
Guernica marquera précisément la transition démocratique de l’Espagne. Et c’est peut être une des raison pour laquelle il n’a plus voyagé depuis 1981.

Depuis 1992, Guernica est installé au Musée d’art moderne Reina Sofia.

 

 

 

 

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