25 août 2015

Feuilleton 2. Rencontres de Lure
[ L’Afrique est un grand continent ]

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C’est une image qui m’a intrigué.
Celle de l’Afrique regroupant en superficie, les Etats-Unis, la Chine, l’Inde, le Japon, l’Angleterre, tous les pays d’Europe + l’Europe de l’Est.

Ça m’a intrigué parce que je n’avais jamais imaginé que l’Afrique soit si grande ? C’est vrai que quand on regarde une carte du monde, on n’a pas cette impression.

Alors histoire de vérifier, j’ai regardé les surfaces sur Google.
Donc la superficie de l’Afrique c’est 30 221 532 km2, et c’est 20% de la surface des terres émergées. C’est vrai que c’est énorme. 20%, c’est incroyable.

Et sur la carte du monde, le Groenland, ça parait tout aussi grand… Re Google et… c’est 2 166 086 km2.

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Et là, il y a comme un problème. Le Groenland, en superficie chiffrée, c’est 14 fois plus petit que l’Afrique et sur la carte c’est pourtant tout aussi grand !!!!!

Question : Qu’est-ce qui se passe ?
Il se passe une chose très simple, de basique même. Que je n’avais jamais compris.

La cartographie, c’est une histoire de choix, c’est fonction de ce que l’on veut dire.
Alors on est d’accord qu’il ne s’agit pas de dire n’importe quoi… mais disons que l’on peut choisir sa carte et donc donner du sens.

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On revient au thème des Rencontres, « Le Format, Donner forme c’est donner sens ».

La carte que je connais, que nous connaissons depuis toujours, c’est celle-ci, standard, ce n’est pas une carte de Barbapapa ou un autre délire utopiste.

C’est la carte officielle du ministère des Affaires Etrangères françaises, c’est la carte de l’ONU, la carte de « Médecins sans frontières ». Une carte sérieuse de référence.

Alors d’où vient le problème ???

Le problème c’est que la terre est une sphère, et qu’il est extrêmement difficile de mettre une sphère à plat sur une feuille sans la déformer.

Plusieurs méthodes ont été inventées au fil du temps pour produire des cartes dont les déformations sont contrôlées en les minimisant pour un certain usage (navigation, comparaison des surfaces, des distances…).
Pour mettre un globe à plat, il faut passer par une projection cartographique. (Pas facile à dire un globe à plat). Et c’est là que ça se complique, c’est là que l’on a le choix entre plusieurs options qui vont dire des choses différentes.

 

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Deux grands cartographes ont réussi à imposer leur choix.

Le premier est Gérardus Mercator, belge, qui vécu au XVIe siècle et donna son nom à la projection cartographique la plus connue et la plus utilisée aujourd’hui. Elle date de 1570.
C’est celle que je vous ai montrée.

Cette projection conserve les angles dits conformes, c’est-à-dire que les latitudes et longitudes sont respectées. Les méridiens deviennent des parallèles espacées régulièrement tandis que la distance entre les parallèles augmente avec la latitude. Plus l’on va vers les pôles, plus l’étirement Est-Ouest est important et est donc compensé par un étirement Nord-Sud proportionnel.

Ce qui exagère beaucoup les surfaces au fur et à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur.

Pour le dire simplement, on projette le globe sur un cylindre le long de l’équateur.

Je parle d’étirement, de déformation, de disproportion, mais sur la carte que l’on connait, évidemment qu’on ne voit rien. Et raconté comme ça, c’est un peu confus. Moi-même j’ai relu plusieurs fois pour comprendre.

Le plus simple, ce serait de visualiser ces déformations

C’est ce que fera un cartographe français, Nicolas Auguste Tissot, au milieu du 19e siècle, il invente un système très simple pour visualiser ces déformations.

Son idée a été de placer sur les cartes, des pastilles (qui représentent en surface réelle 500km de rayon) espacées régulièrement, auxquels sont appliquées les même déformations que celles que subissent la carte. Les cercles se transforment en ovales et leurs rayons deviennent plus importants lorsque la projection donne plus d’importance à une région.

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Donc si on applique les ronds de Tissot sur la projection de Mercator, là, on voit très bien ce qui se passe.

On voit très bien à quel point la projection de Mercator donne plus d’importance aux zones près des pôles au détriment de celles proches de l’équateur.
On voit aussi qu’avec la projection de Mercator les angles sont conservés, les cercles restent donc bien ronds partout.

Et donc, avec la projection de Mercator, le Groenland paraît presqu’aussi grand que le continent africain alors qu’il est en réalité 14 fois plus petit.

La superficie de la Suisse semble équivalente à celle du Cameroun qui est lui-même véritablement 11,5 fois plus grand. La Belgique figure de la même taille que le Sénégal qui est réellement 6,5 fois plus grand. L’Amérique du Sud est représentée beaucoup plus petite que le Groenland alors qu’elle est en réalité 7 à 8 fois plus grande ou encore l’Afrique qui apparaît comme étant deux fois plus petite que la Russie alors qu’elle le dépasse par près de deux fois en superficie.

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La deuxième projection, beaucoup plus récente, doit son nom à Arno Peters, historien et cartographe allemand décédé en 2002.

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Arno Peters propose en 1974 une nouvelle projection qui tente de prendre en compte la taille réelle des continents. Les proportions entre les surfaces de la carte et les surfaces réelles sont correctes et l’Afrique, par exemple, apparaît bien 14 fois plus importante que le Groenland. Inconvénient, la forme des continents n’est pas du tout respectée, rendant les pays proches de l’équateur très allongés verticalement tandis que les pays proches de pôles sont très aplatis.

A l’inverse, la projection de Peters conserve les proportions entre la taille des surfaces réelles et celles de la carte, au détriment de la forme réelle des continents, ce que les indicatrices de Tissot permettent bien de visualiser en ayants toutes la même taille mais en étant déformées suivant leurs position.

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Troisième choix, la projection de Fuller, créée par Richard Buckminster Fuller, en 1946, et qui est une projection cartographique sur la surface d’un polyèdre à 14 faces régulières (un cuboctaèdre).

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Les triangles peuvent être positionnés différemment, cette carte n’ayant ni haut ni bas.

Selon Fuller, cette projection présente de nombreux avantages par rapport à d’autres projections.
– Elle présente moins de déformations notamment par rapport aux projection de Mercator et Projection de Peters.
– Elle ne présente pas de biais culturel, le Nord n’est pas en haut, ni le Sud en bas.
– Elle représente les continents de la Terre sous la forme d’une île unique dans un océan unique.

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Compliquée à lire mais juste.
Juste et neutre, ce qui ne convient pas à la vision politique du monde.

Les 2 projections, Mercator et Peters, sont justes elles aussi, elles ne donnent pas la même image du monde. Elles prennent position.

« Donner forme c’est donner sens. »

Ce que l’on reproche à la cartographie de Mercator c’est de présenter le monde avec une très nette hégémonie des pays dits « du Nord ». On parle même de vision colonialiste de la cartographie. Du fait de leur étirement, ces pays paraissent avoir une place plus importante sur le globe.

Présenté à des européens, ce planisphère est accepté tout naturellement. Les océans et les continents sont tous à leur place habituelle, articulés autour de la ligne verticale et centrale communément reproduite dans nos atlas, c’est à dire le méridien de Greenwich.
C’est aussi une longitude de référence qui a pour valeur zéro, et qui passe par l’Angleterre, la France.

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Il faut rappeler que les Européens furent les premiers navigateurs et explorateurs du monde.

L’italien, Marco Polo, au 14e siècle, dont les récits influenceront un autre italien, Christophe Colomb et d’autres voyageurs.
Le portugais Vasco de Gama, premier Européen à arriver aux Indes par voie maritime en contournant le cap de Bonne-Espérance, en 1498, et encore un portugais, Fernand de Magellan qui bouclera un tour du monde en 1522.

Une hégémonie de l’Europe qui à la même époque diffuse l’information à grande échelle grâce à l’imprimerie.

Le format est toujours lié à un choix. Il n’y a pas de mauvais formats, et chaque choix à du sens.

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Il y a bien longtemps, j’avais accroché une carte de « Médecins sans Frontières » dans mes toilettes. Des amis ont préféré le mur de la cuisine ou une autre pièce de leur appartement.
Jour après jour, j’ai regardé le monde tel que l’imaginais déjà Mercator au 16e siècle.
Jour après jour, cette carte de référence m’a permis de visualiser et mémoriser un monde minimisant le continent africain et présentant les pays du Nord comme centraux.

Nous sommes au centre du monde.

Regardons une carte australienne. C’est le même monde et pourtant cela n’a rien à voir.

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De bien regarder, oui, c’est ce que je disais hier … je crois que ça s’apprend.
Ça nous permettrait tout simplement d’avoir quelques réserves sur notre regard dominateur.

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