24 février 2018

Fautrier l’Enragé

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Oui, bien sûr, je connaissais les « Otages », la série de peintures que Jean Fautrier réalisa en 1943.
Mais je n’avais jamais été plus loin.
Et puis je l’avais redécouvert avec « L’Informe, mode d’emploi », l’expo du Centre Pompidou en 1996, avec Rosalind Krauss et Yves Alain-Bois comme commissaire. Une exposition qui s’appropriait ce terme d’informe dans l’acception donnée par Georges Bataille en 1929 : « L’informe consiste à déclasser, au double sens de rabaisser, de mettre du désordre dans toute taxinomie, pour annuler les oppositions sur quoi se fonde la pensée logique et catégorielle (forme et contenu, mais aussi forme et matière, intérieur et extérieur, etc.) »
Une histoire de regard où l’on change de point de vue pour aborder autrement l’art moderne, l’art contemporain.

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Les « Otages » y étaient exposés une fois encore. Et puis Jean Dubuffet dans le sillon de J. Fautrier.

Et un mot, INFORMEL, J. Fautrier sera celui qui mettra en avant l’Informel et ouvrira la voie à nombre de très grands artistes de la deuxième moitié du XXe siècle. Jean Dubuffet bien sûr, Antoni Tàpies, Wolls, Henri Michaud et même Jackson Pollock.

Le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris présente une grande rétrospective J. Fautrier (la dernière remonte à 30 ans) et c’est l’occasion de découvrir le parcours d’un peintre assez peu connu du grand public. Un artiste qui a boudé le Surréalisme, rompu avec l’art figuratif de l’entre deux guerre, tourné le dos à l’abstraction qu’il jugeait décorative… quelqu’un d’incernable dans un pays où l’on aime bien mettre les gens dans des cases. J. Fautrier a eu une carrière en dents de scie, de son vivant comme après sa mort, avec des moments de reconnaissance (le Grand Prix de la peinture de la 30e Biennale de Venise en 1960) et des moments d’oubli.

L’artiste et puis il y a l’homme.
On avait entendu parlé d’un homme violent avec sa compagne, entouré de nombreuses maîtresses, échangiste mais jaloux, alcoolique et furieux, « enragé » au regard enflammé. « Fautrier l’enragé » de Jean Paulhan.

Qu’à vu cet homme ?

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Élevé par une grand mère qui meure alors qu’il a tout juste 9 ans, J. Fautrier perd son père la même année.

Une vie qui n’a rien de linéaire, des études à la Royal Academy of Arts, de Londres. Soldat engagé volontaire pendant la 1ère guerre mondiale, gazé, blessé. Puis il s’installe à Paris en 1922 et sa première participation au Salon d’Automne. La critique apprécie sa peinture. Il expose aux côtés de Modigliani et Soutine.

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En 1926, J. Fautrier séjourne dans les Hautes Alpes. Il réalise une série de petits tableaux représentant des glaciers et des lacs. Un traitement de la matière et de la lumière qui annonce la suite.

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Vient une période Noire, d’une densité incroyable. « Nature morte aux poissons » et « Le Grand sanglier noir » de 1926, et l’on repense à Soutine et son « Bœuf écorché » de 1926, un hommage à Rembrandt et Chardin.

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J. Fautrier travaille des illustrations de « L’Enfer de Dante » pour Gallimard. Qui lui seront refusées car jugées trop abstraites.

Pourtant, il s’éloigne de la figuration sans pour autant plonger dans l’abstraction. « On ne fait jamais que réinventer ce qui est, restituer en nuances d’émotion la réalité qui s’est incorporée à la matière, à la forme, à la couleur. » Il ne s’agit pas de se détourner du réel.

A la même époque, il sculpte des nus, des bustes, des visages. Des sculptures qui résonnent étrangement avec les toiles. Qui précisent le regard sur la peinture.
« Buste aux seins » de 1929. Une matière très brute qui garde la trace des doigts de l’artiste. Une matière que l’on imagine pétrie, travaillée par un aveugle. Une rage à modeler sans le regard. Sans les bras d’une femme, sans les jambes, un aveugle qui se concentrerait sur ce qu’il touche… cela n’a rien à voir avec une caresse, c’est au contraire quelque chose de violent, un corps que l’on attrape, que l’on sert entre ses doigts. Une matière très tactile… dérangeante.

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Arrive la crise économique de 1929. J. Fautrier part de Paris et devient moniteur de ski, il gère un hôtel dancing en Haute-Savoie.

1940, il retrouve un atelier parisien. Il change de technique, abandonne la peinture à l’huile et le chevalet, travaille à plat sur du papier. Apparaît la matière au centre de la toile, de l’enduit. Puis il saupoudre des pigments colorés et dessine au pinceau. Il maroufle ensuite sur toile et châssis.
Cela deviendra sa marque de fabrique. « L’Informel de Fautrier ».

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Et puis la série des « Otages » en 1945 fait sensation.
De la chaire défigurée, un trait rouge, le sang, un profil, une silhouette silencieuse. On pense aux visages des poilus de la guerre de 14, aux visages à reconstruire. La peinture d’histoire est ici ramenée non plus à un témoignage d’un événement ou d’un moment précis, mais aux faits et traces abandonnées de ces événements tragiques : le massacre de l’humain. Une trace laissée sur la toile. Les otages de la Gestapo, la torture des corps.

Cicatrice du corps, marqueur du temps dont parle Georges Didi-Huberman. « Toute blessure laisse une cicatrice. C’est alors que la cicatrice devient le symptôme par excellence — la marque survivante — du temps. »

A propos des « Otages », André Malraux s’interrogeait, troublé par « ces roses et verts presque tendres qui semblent appartenir à une complaisance ». Et Francis Ponge de résumer avec humour : « Cela tient du pétale de rose et de la tartine de camembert. »

Car effectivement, il y a bien quelque chose qui rentre en collision… comme un oxymore… Notre regard n’arrive pas complètement à cerner ce qui est là, sous nos yeux. C’est à la fois une trace, cette matière travaillée au couteau, un enduit blanc, la trace d’un corps, d’un visage, quelque chose de très tactile qui nous retient et ne nous lâche pas… et puis, se détachant comme une lévitation, un dessin coloré, les verts et roses tendres de Malraux.
De la violence et du plus délicat. Le délicat choquera plus que la violence.

Évocation des corps. Il a réalisé une cinquantaine de têtes d’otages. Têtes de femmes ou d’hommes.

L'encrier (de Jean Paulhan)

Plus tard, des objets (L’encrier 1948), des paysages déclinés (Forêt – Les Marronniers, 1943), la marque de fabrique Fautrier, de la matière et de la couleur, mais la force et la rage laisseront la place à l’habitude et à la maîtrise sans grande surprise.

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Dans une vidéo de 1962, Fautrier s’entretient avec le critique d’art Michel Ragon.
« — On a l’impression que vous n’avez pas de lieu pour travailler ? »
« — Pas de lieu et pas d’atelier. Tout est caché comme chez les chats. Je gratte mes saletés et je m’en vais très propre… »

Tout est caché car le feu intérieur est prêt à tout détruire. La nuit devient plus ombre. A propos de l’artiste, Francis Ponge dans un texte sur les « Otages » avait cette formule, « Fautrier est un chat qui fait dans la braise ».

 

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