30 décembre 2017

Effacer le trouble !

Capture d’écran 2017-12-29 à 16.45.40
Capture d’écran 2017-12-29 à 16.45.41

La déflagration de l’affaire Harvey Weinstein n’en finit pas de tout balayer sur son passage.

Le dernier a en faire les frais est Kevin Spacey dans le film de Ridley Scott, « Tout l’argent du monde ». Depuis la fin du mois d’octobre, de multiples accusations d’agressions sexuelles contre l’acteur vedette sortent au grand jour.
Alors que les premières images du film commençaient à circuler sur internet, Kevin Spacey a été extrait, exfiltré du film pour être remplacé dans 22 scènes, par Christopher Plummer. Purement et simplement effacé en catastrophe, à six semaines de la sortie en salle. Une opération commando de neuf jours qui aura coûté 10 millions de dollars, soit un quart du budget du film. Un coup de pub phénoménal à quelques heures des candidatures aux Oscars.
Les soupçons commençaient à devenir pressants, pesants, le boycott du film était redouté, la menace devenait réelle.

house-of-cards-kevin-spacey

Le mois dernier, l’acteur avait été débarqué par Netflix. Il ne tournera pas la 6e saison de « House of Cards ».
Il y tenait pourtant le premier rôle, celui de Frank Underwood, le Président des États Unis.

tout_largent_du_monde_affiche

On a parlé à l’occasion de l’effacement de Kevin Spacey, du repentir en peinture.
Recouvrir un personnage par un autre.

Le film de Ridley Scott va beaucoup plus loin qu’un recouvrement, il fait purement et simplement disparaître un acteur, il le tue symboliquement.
Dans Please follow me, un texte écrit pour Sophie Calle et son travail de filature « Suite vénitienne » (1983), Jean Baudrillard parlait de l’effacement : « — Non, le meurtre est plus subtil : il consiste, suivant quelqu’un pas à pas, à effacer ses traces au fur et à mesure, et personne ne peut vivre sans traces. Si vous ne laissez pas de traces, ou si quelqu’un se charge de les effacer, vous êtes comme mort. C’est ce qui fait se retourner n’importe qui s’il est suivit, au bout d’un certain temps. »
Kevin Spacey ne se retournera plus… il est mort.

 

photo-du-therese-revant-1938-du-franco-polonais-balthus-le-5-decembre-2017-au-met-de-new-york_5987450

Au même moment, au début du mois de décembre, une mobilisation appuyée par près de 10 000 signataires réclame au Metropolitan Museum of Art (Met) de New York, le retrait d’une toile du peintre Balthus (Balthasar Klossowski de Rola), « Thérèse rêvant ».

À l’origine de cette initiative, une jeune femme, Mia Merrill qui souhaite inscrire son action dans le sillage du mouvement #MeToo de libération de la parole des femmes.
Pour Mia Merril, Balthus a représenté une « enfant prépubère » dans une « position sexuelle suggestive ». La pétitionnaire considère que le peintre a construit une œuvre qui, de manière générale, s’attache à « romancer la sexualisation infantile » « L’enfant a probablement 11 ou 12 ans. (…) Je classerais volontiers cette oeuvre dans la catégorie pornographique. (…) J’ai reçu beaucoup de soutiens et j’en ai été surprise », a-t-elle expliqué au Daily Mail.

Près de 16 ans après sa mort, 2001, Balthus semble toujours sulfureux, la braise est toujours rougeoyante.

thérèse-dreaming-1938

« Thérèse rêvant » présente une jeune fille assise, mains croisées derrière la tête, jupe relevée, culotte blanche apparente. A ses pieds, un chat boit du lait dans une soucoupe. La toile est datée de 1938, et a donc été peinte il y a 80 ans. La fille était âgée de 12/13 ans, c’était une voisine parisienne du peintre.

Balthus parlait de son intérêt pour l’adolescence : « Je vois l’adolescente comme un symbole. Je ne pourrais peindre une femme. La beauté de l’adolescence est plus intéressante. L’adolescence incarne l’avenir, l’être avant qu’il ne se transforme en beauté parfaite. »

Vairumati-600x474

Il y a quelques mois c’était le film « Gauguin, Voyage à tahiti » qui suscitait des remous. En 1891, le peintre aurait eu des relations sexuelles avec l’une de ses modèles, Teha’amana qui avait 13 ans quand lui en avait 43. Et puis d’autres filles, jeunes, 14 ans, Pau’ura et Vaeho.

Et l’on voit bien la tentation pour certains, de réécrire l’histoire. Car il ne s’agit pas de porter un regard nouveau sur les œuvres de Gauguin, mais bien de juger, de traquer les déviances, les fantasmes, les abus de certains artistes.

En 2015, Stu Mead exposait à Marseille, à la Friche de la Belle-de-mai. Les mêmes critiques, les mêmes controverses, les mêmes menaces de procès. Une fillette en jupe avec un chat. Et d’autres peintures moins troublantes que celles de Balthus parce que plus choquantes.

08_black_cat_1449874968339

Pour Balthus, les accusations ne sont pas nouvelles, mais la pression s’accentue d’année en année. L’Ordre Moral devient plus menaçant.

C’était en 2014 en Allemagne. Le musée Folkang, à Essen préparait une exposition des Polaroïds réalisés par le peintre à la fin de sa vie. Plus de 2000 photographies que Blathus avait pris de son modèle, Anna Wahli. Et puis au dernier moment, le musée annula l’exposition, par peur de se retrouver accusé de promouvoir la pédophilie. Dans un communiqué, il motiva cette autocensure par la crainte « d’actions judiciaires et le risque de fermeture de l’exposition ».

a71fbb892832a488d7fac1f916f9b9aa--gagosian-gallery-polaroidb8366ce47bc9ead2a16139366a881fa8

La décision du musée est d’autant plus surprenante que ces Polaroïd avaient déjà été présenté en public. Pour l’ouverture de sa nouvelle galerie sur Madison Avenue, à Manhattan, Larry Gagosian en avait montré 155 exemplaires. Cette initiative avait reçu l’aval de la modèle ainsi que celui de sa famille. A l’époque, le magazine allemand Die Zeit avait dénoncé le voyeurisme d’une opération motivée « par l’appât du gain » (20 000$ le Polaroïd). Et avait parlé de « témoignages d’avidité pédophile ».

Balthus était conscient de la dimension sulfureuse de sa peinture.
En 1934, un tableau du peintre avait beaucoup choqué le public : « La leçon de guitare ». On y voyait une fillette, la jupe relevée, le sexe apparent, en train d’être sexuellement malmenée par une femme, la professeur de musique. Devant le trouble, 
Balthus avait alors interdit les reproductions de l’œuvre jusqu’à sa mort.
Plus tard, le Museum of Modern Art (MoMa) de New York, qui s’était vu offrir la toile par le fils d’Henri Matisse, se verra contraint de la vendre sous la pression de ses membres bienfaiteurs. L’œuvre changea ensuite onze fois de main. Comme si la peinture brulait.
Dans une lettre, Balthus explique le sens véritable de cette toile : « Je veux déclamer au grand jour, avec sincérité et émotion, tout le tragique palpitant d’un drame de la chair, proclamer à grands cris les lois inébranlables de l’instinct. Revenir au contenu passionné d’un art. Mort aux hypocrites ! Ce tableau représente une leçon de guitare, une jeune femme a donné une leçon de guitare à une petite fille, après quoi elle continue à jouer de la guitare sur la petite fille. Après avoir fait vibrer les cordes de l’instrument, elle fait vibrer son corps ».

Le poète Antonin Artaud disait de la peinture de Balthus qu’elle sentait « la peste, la tempête, les épidémies ».

3fbca6f453a6d9115acf83fa02a7e364

Alors bien sûr que cette peinture est perturbante, transgressive et sulfureuse.

Et l’on sent bien le glissement actuel qui pousserait les institutions à l’autocensure plutôt qu’à questionner l’œuvre. De juger du comportement moral de tel ou tel artiste plutôt que de parler de regard. Car la peinture de Balthus est moins choquante que troublante. « C’est moins ce qui est sur la toile que ce que je vois, ou crois voir, qui me trouble ! » Le risque de ce glissement, c’est de faire faire passer à la trappe, d’effacer nombres de créations.
La tentation hygiéniste de « 1984 » de George Orwell n’est pas loin. Réviser, réécrire l’histoires de l’art au nom de la morale actuelle qui ne veut surtout pas questionner son regard. Effacer ce qui trouble.

Et si l’effacement de Kevin Spacey présageait, jurisprudence, des prestations passées de tous ceux mis en cause dans des affaires de harcèlement ou d’agression sexuel ? On vient de découvrir que tout était techniquement possible… De là à imaginer que l’on pourrait effacer une nouvelle fois Kevin Spacey de « Seven », le film de David Fincher sorti en 1995… il n’y a qu’un pas !

Pour sa part, le MET de New York a refusé de décrocher la toile de Balthus de ses murs au motif qu’elle appartient à l’histoire de la peinture européenne et que la mission du musée est de « collecter, étudier, conserver et présenter » des œuvres de tous les âges et de toutes les cultures.

Catégories: Peinture . Art | Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Les champs obligatoires sont indiqués avec *