20 juin 2017

Du noir et du blanc

Mais au fait, demain, dans quelques dizaines d’années, est-ce que l’on aura encore l’occasion de découvrir des images en noir et blanc ?
Car on ne se pose plus trop la question aujourd’hui, les selfies, les réseaux sociaux, les vidéos, tout est en couleur. Et l’on rajoute des filtres et les couleurs sont encore plus lumineuses !

Le n&b de Doisneau et de Cartier Bresson semblent d’une autre époque, d’un autre siècle. Plus près de nous, le n&b de Salgado, de Koudelka cultive la nostalgie, l’intemporalité. Tout est en couleur et ce qui ne l’est pas, et bien on le colorise sans problème. Les photos, les vieux films, tout passe au traitement coloré. La réalité ancienne retrouve un gout d’optimisme et de proximité avec la couleur.

09-7-16348871546bc0d31c8cc83fbbf9f7612dee9

Dans l’univers de la mode et du luxe, on trouve encore de beaux n&b .
C’est Chanel et son légendaire noir sur fond blanc, les montres bijoux, Calvin Klein, le parfum, oui, le parfum ça passe bien en n&b. Le luxe, la Haute Couture, l’accessoire haut de gamme. Le raffinement du classicisme culturel. Tout ça reste en n&b.

france-infra-rouge-domes-thermiques-de-securite-les-cameras-thermiques-de-flir-systems-au-service-de-la-securite-et-de-la-surveillance-862917-FGR

Et puis il y’a ces images qui deviennent plus présentes dans les médias.
Des images qui sont apparues sans qu’on les remarque. Dans les journaux, sur BFM et puis dans les galeries d’art. Toujours intéressant quand des photographes plasticiens s’approprient de la technologie développée et utilisée par les militaires.

C’est Richard Mosse qui a été récompensé du prix Pictet 2017 pour son projet sur les camps de réfugiés, Heat Maps. Ou encore Tomas van Houtryve qui travaille lui, avec une caméra thermique clipsée sur son smartphone.
Des photos grises, monochromes.
Des photos qui ont un aspect médical et froid. De la radiographie du quotidien urbain.

RICHARD_MOSSE_8

Ce sont aussi toutes les images produites sans le regard de l’homme. Les caméras thermique, les scanners corporels, les images satellites, les captures d’écrans militaires, les caméras de surveillance des parking, les capteurs associés à de la reconnaissance faciale.

Capture-d’écran-2016-12-31-à-18.00.53

Un n&b qui s’impose comme preuve. Un n&b que l’on nous vend comme de la haute technologie. Pas de couleur dans ces images, ce serait décoratif. La couleur viendrait brouiller le propos.

Car rien n’est laissé au hasard. On ne le perçoit pas au premier abord, mais derrière un aspect « pauvre » de l’image, c’est une matière très sophistiquée qui est en œuvre. Cela tient à presque rien, mais c’est d’une efficacité redoutable. Plus d’identité, plus de vêtement coloré… une silhouette en n&b, une menace potentielle. Un homme devient suspect.
Oui, là, à droite du camion, un homme vient de bouger. Une caméra vient de capter un mouvement. Plus loin, c’est un drône qui reste en vol stationnaire au dessus d’une foule identifiée.

Il ne s’agit plus de photographies, tel qu’on en a fait pendant plus de 150 ans, mais d’images ou de visuels techniques. Il ne s’agit plus d’un point de vue humain, mais d’un enregistrement. Il ne s’agit plus de voir mais de détecter, de repérer un corps, une présence humaine émettant de la chaleur. Un mouvement.

Voir le caché. Mettre en image la présence.
Pas d’identification, les visages ne sont généralement pas visibles. Traquer des inconnus sans visage. Déshumaniser pour mieux localiser.

thermographie-securite

Dès lors, notre regard ne peut plus être simplement neutre, il doit répondre à notre peur. Il se militarise, il analyse, traque, détecte, cherche, fouille,… notre regard n’échappera pas à la peur. Chaque présence est menaçante, chaque présence devient visuellement dangereuse.

thermographie-surveillance-3

Le drône est toujours en vol stationnaire. Et le groupe d’hommes avance près d’une clôture grillagée.
Que voit-on de ces hommes sinon des silhouettes similaires ? Pas grand chose, mais le plus important n’est peut-être pas ce que l’on nous désigne.

ae5013ad-3489-4400-bb88-98f35c196eb0-1200

Ce que l’on nous montre, ce ne sont pas des suspects, non… ce que l’on nous montre c’est que ces hommes ont été vu. Ce que l’on nous montre, c’est la capture visuelle d’une caméra de vidéosurveillance.
Ce que l’on nous nous montre c’est le dispositif mis en place. Il faut que tout le monde comprenne bien que derrière chaque image, il y a un dispositif agissant.
C’est le Panoptique de Foucault. Il faut que chacun se sente surveillé. Où qu’il soit.

2IMAGES.indd

Une image a été capturée, que quel que soit le lieu, une image existe.
Une image où l’on ne voit rien. Une image floue, car peut importe qu’elle soit pixellisée.
Une capture qui agit beaucoup plus fortement qu’une image nette. Cet aspect « sale », brut qui lui donne sa force. Le pixel comme module de preuve.

Une caméra a filmé un homme sans que l’on sache de qui il s’agit. Mais on peut le désigner. « Oui, nous vous confirmons, il s’agit bien d’’homme jeune, en tee-shirt. »

Avec un point de vue bien particulier, en hauteur, en plongée. Oui, on regarde de haut !
Les quelques centimètres séparant le regard d’un passant, de l’objectif de la caméra, font basculer le point de vue de la vision d’un homme à celle de la surveillance.
Chaque citoyen devient un objet d’observation.

maxresdefault

Nous venons d’apercevoir un groupe d’individus sur les écrans.
Et pour le coup, nous, spectateur ou lecteur de ces images, adoptons ce point de vue.

Sans le vouloir, le regard glisse. Nous nous retrouvons précisément au central de surveillance, assis devant des dizaines d’écrans.
Notre regard est policier, suspicieux.
Notre regard surveille. « Je ne regarde plus la réalité comme je la regardais il y a 30 ans. »

Nous n’en sommes qu’au début, car ces images, nous allons petit à petit les intégrer au plus profond de nous même.
L’image de surveillance agit comme un filtre. Un filtre qui, qu’on le veuille ou non, déshumanise la personne qui se trouve devant nous. C’est une des caractéristiques du regard militarisé.

Dés lors que l’autre n’aura plus de visage, il pourra disparaître.

Thermal

Catégories: Médias, Photographies | Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Les champs obligatoires sont indiqués avec *