25 juillet 2017

Disparaître dans la foule

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L’image est passée sur le fil Twitter de Libération cette semaine.
C’est un extrait d’une vidéo tournée le 24 mars, devant le lycée Henri-Bergson à Paris. Une vidéo vue plus de 600 000 fois sur Facebook.
Au printemps, à l’occasion des mobilisations lycéennes contre la réforme du travail, les lycéens avaient pris l’habitude de bloquer l’accès des établissements avec des poubelles. La police intervenait et les ados étaient dispersés plus ou moins violemment.

L’image est passée et quelques jours plus tard, elle reste présente. Elle prend une place imprévue.
On va aller la rechercher, car il y a une émotion que l’on a déjà ressenti. Une image qui en cristallise d’autres, une image qui agit comme un précipité chimique.

Des fonctionnaires en civil (l’un avec un brassard orange de la BAC (brigade anti-criminalié), l’autre totalement masqué, agressent un groupe de lycéens à coups de matraque.

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La vidéo a sans doute été tournée par un anonyme, depuis les étages d’un bâtiment jouxtant le lycée. Il ne s’agit pas d’une caméra de surveillance même si la plongée pourrait y faire penser.

Le policier au brassard semble calme. L’autre policier en civil, totalement masqué est plus intrigant. C’est quelqu’un qui infiltre les cortèges ou les regroupements de jeunes. Plus ou moins looké en manifestant, cagoule, capuche, basket, pour se fondre dans la foule. Et puis subitement, il sort une matraque, ou un bâton métallique et frappe.

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Un bras armé anonyme, le bras armé de l’état.

L’image cristallise quelque chose… des mots, d’autres images, un souvenir, une émotion. Elle se superpose avec une couverture du Monde2, l’ancienne formule du M.

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Un dossier sur la surveillance qui date d’avril 2008, presque 10 ans.
On commençait à se poser des questions sur les systèmes de reconnaissance faciale et la traçabilité généralisée, le respect de l’anonymat, l’installation de caméras de surveillance dans les grandes agglomérations. Google, Facebook, les téléphones portables… l’iPhone d’Apple.

La photo de couverture est signée de l’artiste Néerlandaise Desiree Palmen.
En 1999, elle commençait une série « Surveillance Camera Camouflage », en réaction à l’installation de caméras de surveillance à Rotterdam, sa ville natale.

« Dans notre société où le contrôle sécuritaire a de plus en plus d’impact sur les vies individuelles, les gens réalisent qu’il faudrait commencer à protéger la vie privée »

Elle repère des lieux sous surveillance qui peuvent être des banques ou des édifices publics, mais aussi des bancs, des arrêts de bus, des banquettes de métro, etc. Des lieux stratégiques. Elle les photographie et les reproduit par une technique de transfert sur des vêtements. Ensuite, elle se met en scène dans ce lieu avec sa « tenue de camouflage » et prend la photo. Sa démarche est politique et rarement décorative comme peut l’être le travail de nombreux artistes cherchant à se fondre dans un environnement.

Trina Merry par exemple, une artiste américaine travaillant l’immersion sous l’aspect du body painting. Ce qui fait la joie des publicitaires toujours friands d’images spectaculaires.

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La star de l’immersion dans l’image, c’est l’artiste chinois Liu Bolin.
Desiree Palmen a simplement commencé à travailler 10 ans avant Liu Bolin. Tous deux ont suivi des études de sculpture.

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Pékin, le 16 novembre 2005. Le BIAC (Beijing International Art Camp) Suo Jia Cun, un village d’artistes, vient d’être démoli par le gouvernement chinois. La raison invoquée : l’organisation immobilière des Jeux Olympiques à venir. Liu Bolin, comme d’autres artistes, est contraint de quitter son atelier. Il se retrouve dehors et décide de continuer à exister en tant qu’artiste en choisissant l’immersion.
Il apparaît, disparaît dans des endroits très différents. Et chaque photo devient l’occasion d’une performance artistique. Son visage, ses habits sont méticuleusement peints de la même couleur que les éléments environnants. Se fondre dans l’image en restant silencieux. Se fondre pour devenir plus apparent.
Il pose debout, face à l’objectif, immobile.

Son message est simple : L’homme est devenu transparent dans la société. L’invidu s’efface.

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Pour le Monde2, Desiree Palmen photographie un passage piéton avec un homme dont les vêtement reprennent les bandes blanches du passage. Le point de vue correspond à celui d’une caméra de surveillance, donc vu de haut. Et cela ne fonctionne que d’un point de vue unique ce qui oblige l’homme a resté immobile.

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Même si la photo ressemble à celle de Liu Bolin, le propos est très différent. Il ne s’agit pas pour elle, de dénoncer le poids de la société pour rendre l’individu invisible. Non, ce dont il s’agit, c’est de transcrire une forme de résistance à la surveillance généralisée.
Lutter pour ne pas être vu. Se fondre dans l’environnement pour échapper à l’œil de l’État.
Comment se cacher des machines ?

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« Peut-on encore disparaître »
10 ans après, la question est centrale. C’est peut-être la question autour de laquelle tourne la société toute entière.
Surveillance économique, biométrie, traçabilité généralisée, contrôle, Big DATA, répression, fichage, enregistrement…
« Peut-on encore disparaître »

[ Voir la chronique :  La surveillance massive ]
[ Voir la chronique :  Du noir au blanc ]
[ Voir la chronique :  Le dispositif ]

 

C’est sans doute le point de départ de l’image policière du Lycée Bergson.

La vision froide des caméras de surveillance s’impose dans notre environnement.
Notre regard se transforme. Il devient suspicieux car la peur nous a envahit. Nous scrutons, nous vérifions, nous cherchons… nous n’avons plus la capacité à simplement découvrir le monde.

Là, dans le quartier du lycée Henri-Bergson à Paris, le site du Figaro.fr propose de localiser les caméras de surveillance installées sur la voie publique.
C’est assez dense…

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L’image floue, de mauvaise qualité qui témoigne et atteste de la source. L’image floue qui laisse entrevoir de l’imprécision mais atteste de la capture. L’action a été enregistrée, en voici la preuve.

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Mais cela va plus loin, car la vidéo de cette violence policière, ce n’est pas une caméra de surveillance qui l’a captée, c’est un anonyme, un voisin du Lycée Bergson.
Quand l’Etat ne surveille pas, ce sont les citoyens qui prennent le relais. Qui filment ce qui échapperait aux caméras de surveillance.

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Beaucoup plus loin encore.
Caméras, anonyme prenant le relais de la police… et informateurs infiltrés.

Quand les caméras installées dans les villes (il y en a aujourd’hui 13 500 à Paris soit une caméra pour 170 habitants, sans compter les dizaines de milliers de caméras privées. La RATP par exemple, comptabilise à elle seule près de 30 000 caméras sur les quais, dans les couloirs du métro et du RER, dans les bus) ne suffisent pas, on inflitre l’espace urbain d’agents de surveillance anonymes. Des indics.

C’est le policier « banalisé » dans la photo.
Dés lors, on ne sait plus qui est la personne devant nous. Est-ce un militant ou un sympathisant descendu dans la rue pour manifester son mécontentement… ou bien un agent de surveillance, qui pourtant vient de crier comme tout le monde « Police partout, justice nul part ! ». Il suffit que tout le monde doute et se pose la question de la surveillance pour que l’État contrôle tout.
Si la personne en face de moi est possiblement un indic, je dois me méfier de tout le monde… et ne rien faire. C’est ce qui fonctionne très bien dans les dictatures. Avant la guerre civile, un pays comme la Syrie comportait 30% d’informateurs dans la population.

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Le déploiement panoptique de Foucault.
L’individu n’est pas simplement vu… il se sent regardé, et ça, c’est beaucoup plus efficace qu’une caméra.

PANOPTIQUE

« Peut-on encore disparaître »

Aujourd’hui, pour dénoncer et se soustraire à la surveillance généralisée, les artistes développent de nouvelles techniques de dissimulation.

Les révélations, en juin 2013, d’Edward Snowden sur l’espionnage massif de la NSA américaine, n’y sont sans doute pas étrangères. Selon le New York Times, l’agence américaine intercepterait quotidiennement des millions de photos pour les utiliser dans ses programmes de reconnaissance.

Disparaître, se fondre dans l’environnement, c’est ressembler à tout le monde.
C’est devenir anonyme derrières un masque. Se cacher, se recouvrir le visage, brouiller les signes.
Ce sont les Anonymous qui interviennent sur internet en se cachant derrière le masque de Guy Fawkes, le personnage de V dans la Bd « V pour Vendetta ».
Devenir anonyme, personne… et à la fois tout le monde.

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Des masques. Mais aussi des casques et des cagoules dans le monde musical.
Des Pussy Riots aux Daft punk avec comme référence The Residents, le collectif américain formé dans les années 70 à San Francisco. On ne sait pas qui se cache derrière ces globes oculaires.

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A Chicago, où 25 000 caméras sont raccordées en réseau à un unique centre de reconnaissance faciale, l’artiste Leo Selvaggio propose son propre visage, sous la forme d’un masque en résine hyperréaliste, à quiconque veut se promener incognito, dans son projet « URME Surveillance » (pour «U R Me», «tu es moi»).

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Le masque est capable de leurrer les algorithmes de reconnaissance de Facebook ou d’applis, comme NameTag qui permet, à partir d’une simple photo prise avec un smartphone, de connaître l’identité numérique d’un anonyme croisé dans la rue.

Disparaître, c’est simplement une capuche, un sweat à capuche en baissant la tête. C’est quasi devenu la tenue standard des Black Blocs dans les manifestations.

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Disparaître ou plus précisément brouiller les systèmes de reconnaissance en utilisant des motifs perturbant comme au début du XXe siècle quand on peignait des rayures sur les bateaux. Des sortes de distorsions optiques appliquées aux navires de guerre. L’armée anglaise puis américaine parlaient de « Dazzle Painting ».
Il ne s’agissait pas de rendre un bateau invisible, non, il s’agissait plus simplement de perturber l’évaluation de la distance, de la vitesse de progression et de la taille du navire.

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De la même façon, Adam Harvey travaille la symétrie du visage en déconstruisant les stéréotypes, à l’aide de maquillage et de franges asymétriques. De quoi rendre « fou » les algorithmes de reconnaissance faciale. Rendre le visage « illisible ».

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Et Adam Harvey va plus loin. Car disparaître aujourd’hui n’est plus uniquement une histoire d’image, c’est une présence. Une présence thermique. Les drones munis de caméras thermiques sont d’une efficacité redoutable pour repérer, même dans l’obscurité totale, un individu.

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L’artiste propose donc une série de vêtements Stealth Wear (vêtements furtif), capuche, cape, burqa pour y échapper. Le tissu fabriqué à partir de métal réfléchissant dissimule la signature thermique des corps et empêche leurs détections par les caméras infrarouges des drones.

[Voir la chronique :  La chaleur humaine ]

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Disparaître, c’est plus poétiquement, se fondre dans le paysage urbain en prenant les couleurs qui nous entourent. C’est choisir des vêtements qui s’accordent à l’environnement.

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Le photographe hongrois Bence Bakonyi, tout comme la finlandaise de l’école d’Helsinki, Wilma Hurskainen, s’immergent ainsi dans la nature.

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Porter un sweat à capuche, baisser la tête pour cacher son visage.
S’habiller comme tout le monde. Se couler dans le mainstream…

Lors de l’occupation du Zuccotti Park de New York en septembre 2011, Occupy Wall Street, le mouvement de contestation pacifique dénonçant les abus du capitalisme financier, recommandait aux participants de s’habiller en touristes pour ne pas attirer l’attention de la police.

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En 2008, Ridley Scott abordait ce sujet. Dans Mensonges d’État (Body of Lies).
Roger Ferris, ancien journaliste blessé pendant la guerre en Irak est recruté par la CIA pour traquer des terroristes planqués en Jordanie. Ces terroristes ne communiquent plus à l’aide de leurs portables. Et malgré la technologie hyper sophistiquée de la surveillance aérienne, il n’y a plus de possibilité de savoir ce qu’ils préparent… sinon de réintroduire de l’humain dans le circuit.

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«— Notre ennemi s’est rendu compte qu’il affrontait des hommes du futur, et ça c’est aussi malin que c’est exaspérant.
Si vous vivez comme dans le passé, si vous vous comportez comme dans le passé… les hommes du futur auront beaucoup de mal à vous trouver.
Si vous jetez vos téléphones portables, si vous fermez vos messageries, si vous transmettez vos instructions de personne à personne, de la main à la main, si vous tournez le dos à la technologie, vous disparaissez simplement dans la foule… »

Disparaître, pour devenir quasi invisible.
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Catégories: Photographies, Société | 2 commentaires

(2) commentaires

  1. Excellent parcours dans toutes ces images et ses œuvres troublantes… merci ! Foucault est aussi cité par Tristan Nitot dans son livre Surveillance:// que nous avons publié -> http://cfeditions.com/surveillance/
    Notamment pour l’impact que la simple affirmation du fait de surveillance a sur le comportement des personnes qui en est modifié…

    • Oui, j’avais découvert ça en Syrie, en 1998, tu comprends vite que tu ne peux pas parler sans prendre le risque de parler à un indic du régime. Et donc tu parles très peu. Le dispositif mis en place est d’une efficacité redoutable.

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