31 mars 2018

Devant nos contradictions

EXPO ADEL ABDESSEMED

Le jeudi 8 mars, Adel Abdessemed terminait l’accrochage de son exposition « L’Antidote », au Musée d’art contemporain de Lyon (MAC).

Une semaine plus tard, une œuvre déclenchait une vague d’indignation sur les réseaux sociaux, un déferlement contre une pièce vidéo de l’artiste, « Printemps », présentant des poulets attachés par les pattes dont le corps est en feu.

Dés le deuxième jour, c’est le tweet d’un visiteur qui pose la question, légitime, de ce que peut faire un artiste :
« Voilà ce qu’on peut voir en toute liberté au musée d’art moderne contemporain de Lyon. Ceci n’est pas de l’art mais de la pure maltraitance animale. Merci de RT pour que les associations contre la maltraitance animale soient informées. »

Peut-on faire souffrir des animaux au nom de la création artistique ? Non bien sûr…
En quelques heures, le message est partagé plus de 25 000 fois. Et tout s’enchaine très vite.

L’association PETA de défense des animaux, publie un communiqué qui critique ouvertement la performance de l’artiste franco-algérien. « Ceci n’est pas de l’art, c’est de la cruauté envers les animaux. Que l’artiste ait utilisé un trucage ou non, les poulets exploités dans la “performance” d’Adel Abdessemed ont été suspendus à l’envers par des crochets, exhibés à des spectateurs et confrontés à la présence de flammes sur leur corps, une expérience terrifiante et traumatisante pour ces êtres sensibles et intelligents. »
« Ce traitement cruel d’individus innocents n’a pas sa place à notre époque, et certainement pas dans un espace culturel. Nous demandons au musée d’art contemporain de Lyon de s’engager à ne plus présenter “d’œuvres” mettant en scène des animaux vivants ».

Et l’on y est, en quelques heures, quelques jours, le mot est évoqué, retrait. Retrait de l’œuvre.

L’œuvre date de 2013. Une œuvre violente, qui met mal à l’aise.
De loin, on doit entendre les cris animaliers et l’on se rapproche de la pièce où est projetée la vidéo, anxieux à l’idée de découvrir l’origine de ces cris.

Des poulets suspendus à des crochets par les pattes (ce qui est très fréquent sur les marchés marocains), qui se débattent. Les flammes embrasent leurs plumes. Leur chair est à vif. Des bêtes qui se débattent, qui hurlent pour échapper à la mort.

ABDESSEMED_PRINTEMPS_2

 

Alors bien sûr… toujours difficile d’imaginer quand on n’est pas directement en présence de l’œuvre.
Mais on a déjà vu d’autres expos d’Adel Abdessemed. Avec à chaque fois cette sensation de pétrification… d’être médusé par l’image, l’installation, la vidéo. Par la violence des images.
Car ce n’est pas la première fois que l’artiste met en scène de la souffrance animale.

ABDESSEMED_PRINTEMPS_4

En 2008, l’Art Institute de San Francisco, présentait « Don’t Trust Me », une série de vidéos montrant des bêtes tuées à coups de masse et qui s’effondraient lourdement au sol. Au Mexique, le long d’un mur, un cochon, une chèvre, une brebis, un faon, une vache et un cheval qui tombent, en boucle.
Déjà, les réactions avaient été vives. Déjà le scandale et des questions sur l’artiste. Est-ce que les animaux ont été tués à coup de masse à la demande d’Adel Abdessemed ?
Il s’agissait d’un abattoir où la pratique était courante et légale.
Quelques jours après son ouverture, l’Art Institute avait fermé l’exposition.

Sans titre-1

La même année, 2008, « Usine », une autre vidéo, perturbante, tournée elle aussi, au Mexique. Adel Abdessemed enferme dans un lieu clos des scorpions, des crotales, des tarentules et des rats. On guette l’explosion de violence, et pourtant, les animaux semblent apaisés par le soleil. On fait rentrer des coqs, et là encore, on s’attend à ce qu’ils déchiquettent les serpents… ils ne vont pas toucher aux reptiles mais s’entretuer. Et puis encore trois chiens de la même espèce… deux s’attaquent au troisième pour l’égorger.
On ressort troubler, anéanti par les images. Plus les animaux sont proches de l’homme et domestiqués, et plus ils sont cruels.
Et des questions, un artiste peut-il mettre en scène la souffrance animal pour dénoncer la violence de la société ?

oeuvre_77_media_1_zoom

Le souvenir d’une œuvre de Claude Lévèque, « Claude » en 2000, présentée au Musée d’art Moderne de la ville de Paris pour l’exposition « Voila ». Une installation qui nous avait glacé d’effroi. On entrait dans un espace sombre recouvert de plaques métalliques, et une détonation retentissait, le bruit d’un coup de fusil (?) était couplé à un flash lumineux d’une extrême violence. On était ressorti de l’espace tendu, angoissé, tétanisé… au point de ne pas oser y rentrer une deuxième fois. On avait essayé mais sur le pas de la porte, on n’avait pu aller plus loin. Pétrifié par la peur, de sentir la mort, la peur de la mort.

Une autre expo à la Bibliothèque Nationale, des grandes photos noir et blanc de Joel-Peter Witkin, des corps atrophiés, morcelés. Là encore des images difficiles. Mais cette fois là, on n’avait pas reculé.

basier-e1488054076783-1

Une image en particulier, « Le Baiser », de 1982, au Nouveau Mexique.
Une tête de cadavre humain coupée en deux pour que des étudiants en médecine puisse observer l’intérieur du visage. Witkin avait récupéré cette tête et l’avait ouverte comme si deux jumeaux s’embrassaient sur les lèvres. Une image terrifiante… et fascinante.

On se souvient de l’expo du Centre Pompidou « Je suis innocent », en 2013.
Sur l’affiche, Adel Abdessemed se transformait en torche humaine, impassible, les flammes lui enveloppaient le corps.
On s’était posé la question, mais de quoi s’agit-il ? Est-ce réellement une immolation ? C’était au moment où les pays arabes commençaient à prendre feu.

ABDESSEMED_PRINTEMPS_5

C’est d’ailleurs comme ça que ça avait commencé en Tunisie en décembre 2010.
Un jeune vendeur des rues, Mohamed Bouazizi, s’était immolé par le feu, sur une place publique, près de sa charrette. Pour protester contre l’état policier qui venait encore de lui confisquer sa marchandise.

Mohamed-Bouazizi-Arab-Spring-Tunisia

Et l’on repense au titre de l’œuvre sulfureuse au MAC de Lyon, « Printemps »… est-ce une référence à ce Printemps arabe ?

Pendant une semaine donc, les messages condamnèrent, insultèrent Adel Abdessemed. Comment un artiste peut-il se permettre de chercher la lumière en infligeant autant de souffrance gratuite à des animaux. Une honte, un scandale.

Des messages par milliers qui demandent des comptes, qui demandent à cet artiste de se justifier, d’expliquer.

Alors Adel Abdessemed explique, simplement, de quoi il s’agit.

Le 12 mars, il publie un communiqué de presse.
« Cette œuvre vidéo a été réalisée au Maroc avec une équipe de techniciens créateurs d’effets spéciaux pour le cinéma, qui utilisent couramment un produit pour créer des effets de flammes et d’incendie qui sont sans danger. Adel Abdessemed a utilisé sur lui-même ce produit pour son œuvre “Je suis innocent” qui le montre en flammes comme les poulets de “Printemps” qui n’ont été soumis à cet effet de flammes que pendant 3 secondes et sous le contrôle strict des techniciens et de l’artiste pour éviter toute souffrance. Ces 3 secondes ont été ensuite montées en boucle dans un dispositif sonore et visuel qui en accentue la dramatisation. »

Ce sont des images de souffrance sans que les poulets aient eu à souffrir.

Adel Abdessemed reste calme, confiant.
Mais ça ne suffit pas, ça ne suffit pas puisque l’on a cru que c’était réel. Ça ne suffit pas puisque cela a mis mal à l’aise, des centaines de personnes. Peut importe que les réactions viennent de personnes qui n’ont pas vu l’œuvre, la machine à reclic s’emballe.
Mais puisque l’on vous dit que c’est un effet visuel que les poulets n’ont jamais brulé.
Sauf que c’est trop tard, que l’on nous a forcé à voir, à regarder la violence, et ça ce n’est pas supportable.

La pression ne retombe pas. La polémique ne s’éteint pas. L’artiste n’est plus audible…
Injures racistes, propos haineux… tout devient incontrôlable.

Adel Abdessemed comprend, malgré les explications et les démentis, qu’il faut retirer cette œuvre de l’exposition.
Ce n’est plus une histoire de souffrance animale, c’est devenu une histoire de regard brulé, il faut retirer l’œuvre de la vue, enlever l’insoutenable. Jeter de l’eau pour éteindre l’incendie.
Nous ne sommes plus capable de regarder une allégorie de la violence, de la brutalité de notre monde en train de s’embraser.
Adel Abdessemed nous place devant nos contradiction. Nous n’interdisons pas les abattoirs, mais nous ne voulons pas voir ce qui s’y passe.
Cinq jours, l’œuvre aura tenue cinq jours. Cinq jours d’injures, de colère, de dénonciation, de haine.

 

ABDESSEMED_PRINTEMPS_3

Les flammes du Printemps arabe.
Depuis 2010, des milliers de réfugiés, d’exilés se sont noyés en tentant de traverser la Méditerranée. Depuis l’embrasement des Printemps arabes, la mer a engloutie le corps de tous ces hommes, ces femmes et ces enfants qui ont disparu. La Méditerranée est devenu un véritable cimetière mais en surface, la mer mer calme, et tout est devenu beaucoup plus supportable à notre regard.

Hélène Cixous a écrit un très beau texte sur le travail d’Aden Abdessemed.

« Les Sans arche d’Aden Abdessemed »
« Ce que nous évitons de regarder en face, il le regarde. Après tout, ça le regarde.
Ce que nous lui reprochons, c’est de nous montrer ces crimes, ces cruautés, de faire exprès de nous troubler, de nous déranger. De nous mettre en déséquilibre. De nous couper l’appétit. On repousse. On est fâché. On le renvoie. Il nous est étranger. On est offensé. On se sent provoqué. Il nous cherche. Et il nous trouve. Il trouve le point d’irritation assoupi dans notre poitrine et il le réveille. »

 

Catégories: Divers, Peinture . Art, Société | Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Les champs obligatoires sont indiqués avec *