01 mars 2017

Des images/des mots #32
Rodrigo Garcia

« — Je croyais que c’était l’apanage de certains opticiens ou bars à la mode, mais je me trompais. Il y a de plus en plus de commerces qui se ressemblent : aseptisés, inodores, des couleurs pures, presque rien en exhibition, les articles bien cachés, une musique d’ambiance, tout ça pour annuler l’image que l’on se tait d’un commerce ou d’un magasin, comme si entrer pour acheter était un acte à faire rougir l’acheteur tout autant que le vendeur. Les articles sont presque translucides et tu ne sais pas vraiment où tu es. Des pommes si brillantes et en si petite quantité, des vestes si parfaites qu’on ne sait plus si on est entré dans une épicerie, dans un bar, dans une boutique de vêtements ou d’informatique.

Les vendeurs sont habillés comme dans les vieux films futuristes, et les serveurs pareil. On dirait qu’ils sortent de chez le coiffeur. Ils sont bronzés les douze mois de l’année ou pendant la durée de leur contrat.

C’est juste au moment de payer et de fourrer tes achats dans un sac que tu comprends où tu étais, dans quel genre d’établissement.

Le trait caractéristique de ce nouveau commerce est la confusion des genres.

Si tu as un restaurant, il doit ressembler à un magasin de chaussures.

Si tu as un magasin de chaussures, il doit ressembler à un magasin où on vend des lampes hors de prix.

Si tu ouvres un magasin de lampes, il doit ressembler, si possible, à une boutique de tatouages et piercing.

Si tu veux vendre des parfums, ton magasin doit ressembler à celui d’un disquaire pour DJ.

Un restaurant japonais doit avoir tout l’air d’un sex-shop.

Et un magasin de canapés doit faire semblant d’être une boutique de lingerie.

Et la boutique de lingerie doit te laisser croire que tu es là pour acheter du thé indien.

Aujourd’hui, je suis entré dans un endroit comme ça et je n’ai pas su quoi demander : un dry Martini ou une paire de chaussettes de sport.

Et j’imagine ce qui nous attend…

On passera bientôt de la confusion à l’occultation : on occultera les produits pour que personne ne puisse les voir.

On entrera dans les magasins par de simple solitude, prisonniers du désir et du besoin de dialogue, et on emportera ce qu’on nous dira d’emporter, dans des sacs qui ne reflètent en rien ce qui est à l’intérieur.

On n’entrera plus dans un magasin pour un motif aussi bas et vulgaire : acheter quelque chose dont on a besoinn. On entrera dans un magasin pour EXISTER.

Pour y vivre un moment de notre vie et faire une expérience dans un environnement créé soit par des gens futés, soit par des fous. Des espaces protégés où la rempérature se maintient toute l’année à 22 degrés, où personne ne crie. Où personne ne rit aux éclats, où l’on ne fait rien de déplacé. Personne, par exemple, ne crache par terre. Aller faire des courses ne sera plus un passe-temps.

Aller faire des courses, entrer dans des magasins : ça représentera bientôt l’idée heideggerienne de VÉRITÉ COMME DEVENIR-MANIFESTE ET D’ADVENIR DE LA VÉRITÉ.

 

« Et balancez mes cendres sur Mickey », Rodrigo Gracia, Les Solitaires Intempestifs, 2007.

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