20 février 2017

Des images/des mots #31
Jacques Brel

Jacques Brel : Je trouille tout le temps dans la vie tu sais. Bien sur je trouille.
Mais, tu vois j’ai chanté 17 ou 18 ans ; j’ai été vomir avant chaque tour de chants. De peur. Quand j’avais trois tours de chants par jour, j’allais vomir trois fois par jour ; de peur. Et en avion parfois, j’ai très peur. Et je fais du voilier parfois j’ai très peur. Et quand je joue la comédie pour un film, j’ai peur. Et là je vais faire un film, en plus je l’ai écrit. […] J’ai très peur. Mais j’avoue, j’ai très peur. Cela dit, un homme qui n’a pas peur c’est pas un homme. L’important c’est d’assumer sa peur. C’est ça ! Mais qu’on ne vienne pas me dire qu’un type n’a pas peur. C’est un fou. Faut l’enfermer.

Henry Lemaire : Mais ce besoin que tu as.
Jacques Brel : C’est pas un besoin ! Je trouve anormal de refuser la peur tout le temps. Je trouve anormal cette espèce de sécurité qu’on bien des gens ; je ne leur en veux pas du tout. Mais je pourrais pas vivre, moi  - peut-être que j’ai trop de santé. Mais, vivre sans avoir peur, sans cette espèce de… mais calculé, pas bêtement hein ! pas du tout, mais c’est pas vivre enfin ! Il vaut mieux être mort quoi ! Parce que je me refuse d’être le gars qui vend des bretelles et qui te dit : « Dans cinq ans. Encore cinq ans et j’écris un livre. » Voilà ! Je crois qu’il faut faire les choses. Mais c’est pas du tout pressé par l’idée de la mort. C’est parce que les choses doivent être faites. Et on ne peut pas vivre tout le temps en renonçant à ses envies n’est-ce-pas. On devient fou. On devient malheureux, et on emmerde son entourage. Si un homme a envie de quelque chose ; si un homme a envie de faire le tour du monde, il faut qu’il quitte tout si il en a vraiment envie. Et qu’il quitte tout, et qu’il s’engage comme marin sur un cargo, et qu’il le fasse le tour du monde. Et les gens meurent de ne pas faire le tour du monde quand ils en ont envie sous prétexte qu’ils sont coincés par de fausses obligations. Et s’il reste, eh bien c’est qu’il n’en a pas vraiment envie.

Extrait d’une interview donnée par Jacques Brel à Henry Lemaire en avril 1971 à Knokke-le-Zoute.

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